De quoi débattent les socialistes ?

La synthèse d’Henri Weber dans Le Monde (« De quoi débattent les socialistes ? » 17.11.05) est remarquable de bonnes intentions et affligeante dans ses propositions.

Cette espèce de fuite en avant dans les grands travaux et chantiers d’avenir, outre qu’elle ouvre des perspectives réjouissantes à de grandes entreprises inciviques, se complaît à  répéter paresseusement les recettes d’un passé idéalisé. Henri Weber néglige totalement la remise en cause du partage de la prospérité caractéristique de notre époque, à savoir :

- un protectionnisme d’État offert mondialement à la finance mondialisée,

- pour les marchés financiers, une « assurance-vie » contre toute inflation représentée par l’imposition d’un chômage massif et durable.

Sur notre continent, c’est la Banque Centrale Européenne qui s’en charge. Son autonomie est totale par rapport aux gouvernements et au suffrage universel ! Et la mission qu’elle poursuit sans faiblesse est la lutte contre l’inflation, au mépris de tout autre objectif. Autrement dit, juguler l’inflation, obsession du rentier, est une tâche qui est assurée dans une absolue priorité, la conséquence en étant ce « taux de chômage d’équilibre » dont n’hésitent pas à parler les économistes, et qu’ils chiffrent autour de 9 %. Pas plus qu’ils ne craignent de faire du taux d’emploi une « variable d’ajustement ». En clair, les travailleurs
paieront par le chômage la prospérité des secteurs protégés, la finance essentiellement.

(Exemple : « Il faut savoir que le pire ennemi des profits, c’est le plein emploi, or on est loin du plein emploi. » nous rappelle François Chevalier, stratégiste chez VP Finances http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=737)

Il est impensable et pourtant quotidien que des « socialistes » passent cette question sous silence ! Face à cette véritable guerre sociale, que nous propose Henri Weber, député européen ?

1) « Le premier volet de ce projet est consacré à l’instauration progressive d’une autre mondialisation et d’une meilleure « gouvernance » internationale. … Dans la hiérarchie des normes internationales, les socialistes entendent faire prévaloir la sécurité sanitaire, les droits élémentaires des travailleurs, la préservation de l’écosystème, la diversité culturelle sur les exigences du libre commerce. » Début d’un catalogue où je ne vois aucun levier, aucun point d’appui.
« Des avancées importantes sont réalisables : l’Union européenne a obtenu que la culture, l’éducation, la santé soient soustraites des négociations sur la libéralisation des services à l’OMC et, par 151 voix contre 2, la Convention de l’Unesco sur la diversité culturelle a affirmé le droit de chaque nation de soutenir sa création et son identité culturelles. » Avancées ou ligne de défense ? Rien ici sur la finance, quelques lances rompues contre « l’hyper-puissance américaine ».

2) La suite : « Le deuxième volet du projet socialiste concerne la réorientation de la construction européenne dans le sens d’une Europe plus volontaire, plus sociale, plus démocratique. Par-delà leurs divergences d’appréciation sur la Constitution de Bruxelles, les socialistes partagent une même conception de l’Europe qu’il faut construire : tous sont pour une Europe-puissance, capable de défendre les conquêtes sociales acquises par les salariés au cours de deux siècles de lutte, un modèle de civilisation humaniste, qui laisse une large part aux rapports non marchands ; une Europe capable de peser sur l’organisation du monde multipolaire et hautement conflictuel dans lequel nous sommes entrés. » Construire une « Europe-puissance », capable de « défendre les conquêtes sociales », on y revient : du défensif, du défensif, dans un torrent de bonnes intentions : « volontaire », « plus sociale », « plus démocratique », « civilisation humaniste », « rapports non marchands ». Les rentiers jusqu’ici ne craignent toujours rien.
95 % des transactions quotidiennes sont financières, 5 % correspondent à des échanges réels.

3) Avançons. « Le troisième volet de ce projet socialiste a trait à la définition du compromis social-démocrate de ce début de siècle. La grande majorité des socialistes français récuse la voie sociale-libérale préconisée par le New Labour de Tony Blair. »
C’est bien la moindre des choses. « La motion des « blairistes » français n’a recueilli que 1 % des voix. » Espérons ! « Elle [la grande majorité des socialistes français] récuse également la crispation conservatrice sur le modèle social-démocrate du siècle dernier frappé d’obsolescence par la mondialisation et la financiarisation du capitalisme. » Toujours rien sur une alter-financiarisation.
Vient ensuite l’apologie d’un « modèle », argumentation bientôt obsolète faisant en général l’impasse sur les conditions locales inexportables du supposé « modèle ». « Les solutions mises en oeuvre par les sociaux-démocrates des pays scandinaves trouvent davantage de grâce aux yeux des socialistes français. Ceux-ci veulent, eux aussi, rénover profondément le compromis social-démocrate des « trente glorieuses », mais en en conservant l’esprit et les principes : économie mixte (c’est-à-dire économie de marché régulée par la puissance publique et corrigée par l’intervention des partenaires sociaux) ; Etat social actif, disposant de services publics diversifiés et garantissant à tous une protection sociale de qualité. Démocratie sociale, reposant sur des droits sociaux étendus reconnus aux salariés et le développement des négociations collectives. Écodéveloppement, recherchant une croissance respectueuse de l’environnement et des intérêts des générations futures. » La Bourse tremble.

L’audace : « Concrètement, les trois principales motions socialistes préconisent une même politique de reconquête du plein-emploi. » Personne n’y croit, et personne n’en parle plus, du plein-emploi. Henri Weber me paraît ici se payer de mots.
Pourtant, quand il aborde le seul point, à mes yeux, où un véritable argument de reconquête pourrait être défini, il n’en fait rien : « Celle-ci s’inspire, sans la répéter, de la politique mise en oeuvre avec succès entre 1997 et 2002 et qui a contribué à créer 2 millions d’emplois supplémentaires dans notre pays. Cette politique combine des mesures conjoncturelles incitatives (relance de la demande par la hausse du pouvoir d’achat des salariés,…), une politique macroéconomique volontariste et des réformes de structure à moyen terme (recherche, enseignement supérieur, formation continue) favorisant une meilleure spécialisation de notre économie dans les industries de pointe et les services à haute valeur ajoutée. »

La seule avancée de l’emploi a été marquée par les 35 heures, et c’est à juste titre que la droite en a fait ce que l’on sait. La réduction du temps de travail, avec le maintien du salaire bien entendu, sans quoi le terme est usurpé, correspond à un partage des gains de productivité, et a été la seule voie, avec la hausse des salaires réels, impensable avant résorption du chômage, d’amélioration du sort des travailleurs depuis un siècle. Un débat qui semble clos pour Henri Weber. Il est vrai que la France a fait cavalier seul sur ce front et que depuis les syndicats allemands ont accepté dans la peur une augmentation sans hausse de salaire de près de dix pour cent de la durée hebdomadaire du travail pour des millions de salariés !

Cette impasse nous ramène à ce que les marxistes d’un temps passé auraient appelé la « contradiction principale » du capitalisme actuel : la domination mondiale du capital financier sur les autres.

4) « S’agissant de la réforme de l’État, enfin – quatrième volet du projet socialiste -, nous convergeons sur la nécessaire modernisation démocratique de nos institutions ; tous les socialistes veulent renforcer le pouvoir des assemblées élues, et en premier lieu celui du Parlement, tous veulent développer la démocratie participative et la politique contractuelle. Tous sont d’accord aussi pour rénover les services publics et lutter contre l’instauration de “l’État providence résiduel” qu’appellent de leurs voeux les conservateurs libéraux.
Le nouvel âge du capitalisme appelle un nouvel âge de la social-démocratie. Celle-ci sera altermondialiste, altereuropéenne, féministe et social-écologiste. Derrière chacun de ces termes se trouve un programme d’action. C’est de son contenu que débattent les socialistes français et européens. Il serait dommage que la compétition – légitime – des meilleurs d’entre eux pour la magistrature suprême rende cette controverse inaudible. »

Le progrès social semble à lire ces lignes un pur objet de langage ! Je n’y trouve que des affirmations générales et bien-pensantes, l’évitement complet des sujets sensibles susceptibles de nous éclairer (voyez le succès fulgurant et rassembleur d’Attac), et l’approche d’aucun moyen d’action.

C’est dramatique. Dans ces conditions, l’appel à une convergence « altermondialiste, altereuropéenne, féministe et social-écologiste » relève d’un véritable racolage.

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