1929 – 1989 – 2009

(Publié sur Cemab.be)

La crise financière d’aujourd’hui pourrait passer dans l’histoire comme « celle de 2009 », car il se peut que nous n’assistions pour le moment qu’à la mise en place de ses conditions initiales et qu’elle s’aggrave encore pour connaître plus tard, l’an prochain par exemple, son acmé, qui est aussi un gouffre. Cela n’est pas certain, mais n’est pas impossible. Quoi qu’il en soit, me voilà disposer d’un titre, et grâce à Philippe Gibbon (1), qui mettait de côté une coupure de presse il y a dix-neuf ans, en se « doutant qu’elle servirait un jour»,  j’ai aussi une illustration.

Venons-en à notre sujet, qui est l’actualité financière.

Décrire quelques engrenages ne suffit pas.
Il faut comprendre qu’il y a une impasse logique dans le système, et qu’il s’agit d’une crise que l’on peut appeler à bon droit « systémique ».

Nous assistons dans l’ensemble des pays riches à une forte réduction, depuis trente ans, de la part des salaires dans le P.I.B. Au moins 10 pour-cent de la totalité des richesses produites annuellement, qui allaient précédemment à la part des revenus du travail, s’ajoutent désormais à celle qui revenait aux revenus de la propriété.
Cela signifie, humainement parlant, une agression inouïe contre les classes populaires, inouïe au sens propre vu qu’elle est largement inaudible-invisible dans les médias, qui représentent peu ou prou le Moniteur Officiel des Représentations. Les S.D.F. et la pauvreté, le chômage persistant à deux chiffres, la déglingue des budgets sociaux, la stagnation des salaires, l’explosion des loyers d’habitation et du prix des immeubles… sont la traduction sensible de ces chiffres abstraits.
D’un autre côté, sur le plan de la logique économique, cette évolution représente à terme une baisse de la demande et une tendance à la récession, même si provisoirement s’y oppose un « adoucissement » tout involontaire, à savoir le recours de plus en plus massif au crédit, conçu bien entendu au premier chef comme une source de profits, une extension, historiquement toujours nécessaire, de l’aire de jeu du capital, plutôt que comme un soutien à la demande.

S’agissant des États-Unis, dans ce pays le recours à l’endettement ne connaît pas de limite extérieure: le monde entier accepte leur dette. C’est un effet d’empire. Le capitalisme US ne peut gripper que de l’intérieur, comme en 1929, parce que de l’extérieur aucun de ses partenaires et rivaux n’a intérêt à provoquer sa chute, même ceux qui comme la Chine ou les fonds souverains (2) détiennent sur lui une telle quantité de créances qu’ils en ont techniquement les moyens. Il faut bien voir que l’économie étasunienne a un statut unique au monde, annulant les règles de change ou d’équilibre des balances extérieures qui s’imposent à tout autre pays – et à des années-lumières de toute analogie avec la saine gestion d’un budget personnel ou familial.
Il est d’ailleurs vraisemblable que l’un des aspects historiques de la présente crise soit justement une étape vers la fin de ce statut impérial, une fin qui est à long terme tout à fait certaine. (3)
Cela n’empêcherait cependant pas l’étranger, la panique une fois installée, d’aggraver la crise par des retraits massifs.

Dans ce contexte et dans une période historique de capitalisme triomphant, où c’est d’ailleurs le démocrate Clinton et le gouvernement du socialiste Mitterrand qui ont, en leurs territoires respectifs et parmi d’autres, parachevé la dérégulation financière, il faut bien voir que la financiarisation de l’économie n’a connu aucune limite politique ou réglementaire, en particulier aux EU. Il s’ensuit, dans ces conditions, que seule l’implosion des marchés financiers, seul leur plongeon dans le vide d’une société mise à sac, peut ramener au réel la folie de la bulle boursière (4), puisque n’y pourvoit aucune autre limitation : ni la « raison » humaine, ni la « bonne gouvernance » autoproclamée, ni aucune forme du sens de la responsabilité collective, inexistante au gouvernail des États et des institutions internationales, ne se sont manifestées.
Cette impasse logique est certaine, et depuis des décennies ! Simplement, son rythme se déploie sur une ou deux générations humaines. Et tout aussi simplement, le temps qu’elle impose sa loi, certains se sont approprié des montagnes de richesses produites par l’effort commun.

Il faut bien voir que la crise des subprimes et de leur titrisation (5) n’est que l’aspect anecdotique de la limite enfin atteinte, et non une cause, tandis que les revenus et « parachutes » indécents des grands patrons, équivalant à plusieurs siècles de revenus modestes, ne présentent qu’un effet médiatisable, parfois applaudi, de cette dérive aveugle, moralement illégitime, faut-il le dire, et économiquement irresponsable.
On croit rêver ! La caste des « décideurs » se prétend coureuse de risques. Elle se déclare récompensée au mérite. Elle s’invite aux débats de société, pour donner ses leçons à propos du chômage, alors qu’elle y trouve son intérêt puisque les licenciements font monter les cours en bourse, et alors qu’elle ne « donne du travail » ou ne « crée de l’emploi » qu’à condition, par structure (et non par un trait de caractère plus ou moins dévoyé), de faire un bénéfice sur chaque heure payée. Ses représentants viennent à toute occasion dire leur mot sur l’éducation, dont ils entendent tirer profit, soit immédiatement en ouvrant de nouveaux marchés, soit à plus long terme en réduisant l’école à un centre de formation pour soldats de la guerre économique (6). Au bout du compte et par divers chantages proportionnels à sa capacité de nuisance, qui balaie large entre asphyxie de l’activité productive et pièges à l’emploi, cette caste demande l’impunité.
Quant à la face sombre des événements, celle de la souffrance sociale quotidienne, des jeunesses sans emploi, des salaires de la peur et des fins de vie amères, elle reste à sa place dans l’ombre, loin des projecteurs.

La finance qui « par nature » devrait avoir pour fonction de servir l’économie productive, la domine au contraire depuis les années 80. Elle en est devenue un pur prédateur. Inévitablement la proie, dans un premier temps les débiteurs des crédits hypothécaires US, devient exsangue, et le circuit s’assèche.

La crise de 1929 avait poussé les gouvernements du monde capitaliste à dresser des parois étanches entre les banques et la bourse, pour éviter qu’une crise de l’une ne s’étende aux autres. Mais ces cloisons ont fondu dans l’enthousiasme de la « fin de l’histoire » et de la restauration conservatrice à l’œuvre depuis les années 80, survoltée par l’implosion du communisme réel en 1989. On voit bien que la plupart des banques sont aujourd’hui touchées par la « dérive » des produits du même nom, dont la valeur tend irrésistiblement vers zéro. Pour parler simplement : les banques, et les sociétés d’assurance, jouent en bourse. Comme en 1929, l’effondrement boursier s’étend aujourd’hui au secteur bancaire et des assurances, et menace des pans entiers de l’économie dite réelle.

C’est le retour d’une histoire qui n’aurait jamais dû se répéter, et la preuve que l’économie est une chose trop sérieuse pour être confiée aux financiers, aux grands patrons de tout poil, aux libéraux de tous les partis, aux économistes à collier. (7)
Pareillement, dans une démocratie qui ne se paie pas de mots, le pouvoir ne peut être confié à celui qui le brigue – qu’il le brigue est au contraire une raison de ne pas le lui donner. La charge du pouvoir doit être imposée à des gens qui n’en veulent pas, mais l’acceptent par souci du bien commun, par exemple parce que leur nom a été tiré au sort. On verrait alors l’économie devenir servante, ce qui était un souhait de Keynes, et le pouvoir changer de nature.

Où en sommes-nous ce deux octobre ? La crise est certainement historique. L’hypothèse qu’elle passe dans l’histoire comme la « crise de 2009 » et que nous n’en soyons qu’au déploiement de ses conditions initiales n’est pas incompatible avec les avertissements de Nouriel Roubini, de l’université Columbia à New York. Cet ancien conseiller du président Clinton a prévu chaque malheur de la planète Bourse depuis un et demi. Il redoute aujourd’hui une panique internationale qui emporterait le marché des prêts interbancaires à court terme, soit 1.000 milliards de dollars de liquidités prêtes à opter pour l’état gazeux ou solide, « illiquide ». Il qualifie la débâcle de systémique et d’une gravité sans précédent.
Si l’on peut dire que la crise des subprimes est une « anecdote » dans la mécanique en œuvre, c’est dans le sens qu’elle n’est en rien une cause de fond. Elle représente toutefois dans le réel une vraie terreur en son pays d’origine. Pour la low middle class dans un premier temps, pour tous les autres propriétaires moyens ensuite, elle ruine le credo libéral-libertarien, et surtout sa pratique, « ma maison, c’est ma pension », valides seulement si se confirme l’hypothèse d’une éternelle croissance de la valeur des maisons. À supposer que cette crise concerne environ 8 millions d’habitations, et si nous supposons à l’unité un prix moyen de 125.000 dollars, voilà 1.000 milliards de dollars pourris qui ont commencé de tomber en poussière. La dégradation de ces créances atteignant les contrats hypothécaires à la fin des (alléchantes) deux premières années de remboursement à taux fixe, on sait que cette vague initiale agira jusqu’à la mi-2009. Les conséquences dureront …un peu plus longtemps.

En attendant, les défenseurs du marché « nationalisent » les pertes, nous donnant un aperçu sur le rôle que ces amis du genre humain donnent réellement à l’État. On n’a pas fini de rigoler, comme m’écrit Jean Bricmont ! L’usage du mot « nationalisations » pour décrire le sauvetage des financiers sur fonds publics a d’ailleurs tout l’air d’une machine à empêcher de penser. …Vous avez déjà vu une « nationalisation » à 49% ? « Nous vous sauvons de vos propres erreurs, mais bien entendu vous restez maîtres de vos machines à siphonner les richesses.. » Les gouvernements du Benelux sont les auteurs de cette révolution copernicienne. Et les ministres affirmant que cette virile « augmentation de la capacité d’emprunt du gouvernement » n’entraînera « aucun frais pour le contribuable » (8) tentent de prolonger la farce. Certains diront à leur décharge que jusqu’à présent les électeurs se sont laissé télépigeonner comme des c…loches.

Mais la pédagogie « des marchés » pourrait les faire changer de conduite.

Guy Leboutte

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Où chercher son information dans cette tourmente ?

Il y a le blog réellement incontournable, « La pompe à phynance« , tenu par Frédéric Lordon sur le site du Monde Diplomatique: . Le Diplo papier et son site restent bien entendus des sources qui valent le détour.

Il y a Nouriel Roubini cité ci-dessus. Nous trouvons en français : « Retour du risque systémique» (30 septembre). Et son blog , en anglais évidemment.

On ne peut négliger les études édifiantes et toujours d’actualité de Robert Denis, le seul journaliste d’investigation à s’être penché sur Clearstream, caillassé du coup par plus de 60 procès en justice, qu’il a presque tous gagnés, mais qui l’ont moralement épuisé, et dont le dernier pourrait l’endetter pour trois générations. Il faut absolument se souvenir de lui, le lire et le soutenir. On découvre dans cette affaire un monde secret et dangereux, où même l’idyllique Grand-Duché du Luxembourg a ses barbouzes et des manières au besoin très peu catholiques à l’encontre de ceux qui s’en prennent à l’opacité de son réseau bancaire. Voici l’adresse du blog de Denis, volontairement muet depuis juin 2008: http://www.ladominationdumonde.blogspot.com. Et faites un tour, nom de Dieu, sur le site de son comité de soutien: http://lesoutien.blogspot.com.

Il y a encore les textes de Jacques Sapir, de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, comme « Sept jours qui ébranlèrent la finance ».

Et n’oublions pas les précieux portails de référencement, qui font un grand travail de tri et de récolte sur Internet, comme Contre Info, avec beaucoup de traductions de l’anglais, le français Rezo.net et le local de l’épreuve mouvements.be .

Notes

(1) Voir son site et un de ses vieux dessins politiques.
(2) Fonds souverains : actifs financiers détenus par des États. Ils représentant des fonds de pensions (Norvège), des réserve de change (Chine) ou les excédents issus de la production de matières premières, dont le pétrole, qui génère les deux tiers des montants gérés par ces fonds.
(3) La devise « In God we trust » , présente sur chacun des milliards de billets verts qui circulent sur la planète, appartient de plus en plus, dans le sens que les dominants savent lui donner, « In Gold we trust », …à la Chine.
(4) Jacques Sapir cite Shakespeare, « Bien que ce soit de la folie, cela ne manque pas de méthode », dans « Sept jours qui ébranlèrent la finance »
(5) Le mécanisme des subprimes titrisées : « Crise des « subprimes » : Si vous n’avez toujours rien compris… »
(6) Pierre Bourdieu écrivait dans Libération du 4 décembre 1986, sous le titre « À quand un lycée Bernard Tapie ? » : « Proposer en idéal l’entreprise et la concurrence, c’est installer le vide au coeur du système de valeurs. »
(7) Ma mémoire hésite ici entre « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » de Kenneth E. Boulding, qui fut président de l’American Economic Association, et l’inoubliable « Les dinosaures ont vécu 150 millions d’années. Comment envisagez-vous une croissance équilibrée de 150 millions d’années ? »  de Friedrich Dürrenmatt.
(8) Phrase habillée par Benoît Cerexhe, ministre bruxellois de l’Économie et de l’Emploi.

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