Mes voeux pour 2013   :   Réalité !

D'après POL sur le blog de Paul Jorion

Ambigramme de POL sur le blog de Paul Jorion

Bonjour !

Je vous écris pour vous présenter mes voeux.

L’idée était de vous envoyer un morceau de mon piano. Pas un bout de bois et de métal ! Non, vous envoyer un morceau joué, c’est à dire improvisé (car je ne lis aucune partition), sur mon piano. J’en ai enregistré quatre, ce samedi 29 décembre.
Mais voilà, je ne peux pas éviter de parler de la veille, vendredi 28.

J’étais ce soir-là à la piscine du Sart-Tilman, au coeur du campus de l’université.
Un nageur en difficulté a soudain été ramené par d’autres sur le bord du bassin, ce qui m’a échappé en raison de ma myopie. Mais l’instant d’après, je percevais, en toute clarté, la course silencieuse du maître-nageur s’élançant depuis le côté opposé. Il se passait quelque chose.
La  soirée a changé de cadre.

Le type sorti de l’eau est resté en arrêt respiratoire pendant vingt-cinq secondes.

Et le sauveteur s’est rendu maître de tout l’espace.
Il a fait quelques respirations en bouche à bouche, imprimé quelques pressions des deux mains sur le thorax du nageur inanimé.
Il a intimé à tous l’ordre de quitter l’eau.
Il a demandé à l’une d’amener la bouteille d’oxygène qu’il lui a désignée, à un autre de chercher un coussin en mousse dans sa cabine – pour le glisser sous la tête du noyé, puis à un troisième, de téléphoner au 112.
Au groupe qui se formait autour de lui, il a réclamé trois mètres de distance.

Envers le noyé, le sauveteur n’a pas cessé de dire à voix forte:
« Reste avec moi! »
« Ne ferme pas les yeux! »
« Vomis, si tu dois! »
« Cligne des yeux si tu m’entends ! »
« N’hésite pas à vomir! »
« Calme-toi! Tout va bien! »
« Je suis là, je suis sauveteur, ne t’inquiète pas! »
« Je vais te mettre le masque à oxygène, pour t’aider à respirer! »
« Serre-moi la main si tu m’entends »
« Ne pars pas !! Ne pars pas ! Ne ferme pas les yeux ! »
« Reste avec moi! »
« Voilà, voilà, bien… Calme-toi! »

Au milieu de ces tirades:
« Videz la piscine! »   (Eh oui…)

Puis, comme un sourd, autiste, inconscient ou cynique, persistait à nager seul dans une eau déjà étale:
« Mais nom de dieu! Virez-moi cette personne! Faites-la sortir de l’eau! »

Et à nouveau:
« Calme-toi! »
« Respire! »

Déployant une feuille aluminée sur son corps:
« Je te mets une petite couverture, ce n’est pas terrible, mais ça va t’aider! Calme-toi. »

« Les secours arrivent! Ce sont des pros, ils vont te prendre en charge ! »…

C’était fort, c’était intense. Comme une chorégraphie dont chaque point avait été pensé et répété, pour échapper aux troubles de l’imprévu, et limiter l’improvisation. Afin de laisser un maximum de ressources mentales pour répondre à la singularité de la situation, malgré la charge d’un enjeu vital.

J’étais là, assis sur le large bord des fenêtres, à trois mètres du centre de la scène, toutes ouïes ouvertes, sans mes lunettes et prêt à dire au maître-nageur, s’il m’avait demandé un geste: « Je suis myope, demandez à quelqu’un d’autre! »
Ce n’était pas le moment de faire dans le flou.

Deux sauveteurs du corps des pompiers de Liège sont apparus avec de grands sacs, après que nous ayons entendu leur sirène, ont échangé quelques mots par radio et déballé leur matériel, pendant que le maître-nageur leur résumait les événements.
Le rythme changeait et les choses se calmaient. Vraisemblablement, la victime était tirée d’affaire.

Libéré de l’urgence, le maître-nageur est retourné à sa cabine. Il restait une demi-heure avant la fermeture, et je m’interrogeais: allions-nous pouvoir nager encore? Je me suis dirigé vers lui, pensant vaguement le lui demander. Après quelques pas, je savais que ma question était sans objet. La séance était finie.
Lui revenait vers les pompiers, je l’ai croisé.
« Beau boulot », lui ai-je dit.
– Merci.
J’ai continué de marcher, et mes larmes ont jailli.

La grande chaîne des réciprocités…
C’est tout ce que je veux dans ce monde!
Que des moyens soient mis en place collectivement pour parer à ce genre d’événements, pour limiter les conséquences d’accidents de toutes sortes. À la piscine comme au boulot. Sur la route comme face à la maladie. Une sécurité collective, sociale, le vivre-ensemble dans tous les sens du terme.
Sans le maître-nageur et sa compétence, conjonction ponctuelle d’une précieuse somme d’investissements et d’expériences, dressée face aux éternels aléas, sans toute une constellation de savoirs et de volontés, oeuvrant dans la durée, cet homme était mort.
Je n’ose penser à ce qui se serait passé, dans les mêmes circonstances, dans certaines piscines de la région.

Vingt minutes plus tard, dans le vestiaire collectif où je me rhabille, une altercation oppose deux hommes qui semblent se connaître.
– Encore un qui a bien profité de nous.
– Mais qu’est-ce que tu dis! …Tu es à côté de tes pompes !
– Ben c’est vrai! Chez lui, on te laisserait crever.
– M’enfin! Tu vas recommencer avec tes histoires d’entreprise privée où on travaille douze heures par jour ?
– Ben écoute, tu sais que j’ai raison. C’est la réalité.
– Mais quelle réalité? Tu déconnes complètement!
– Et à cause de ça, on doit sortir plus tôt.
– …Eh bien, vas-y! Va demander qu’on te rembourse!

Ils s’en sont tenus à ces quelques phrases. Celui qui a failli se noyer est un homme à la peau noire.

Deux heures plus tard, à la maison, me tombait sous les yeux une histoire présentée comme amérindienne.

Sagesse amérindienne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est ça, la réalité humaine !
À chacun de choisir la sienne.

*        *        *        *

J’avais enregistré quatre morceaux dont les durées totalisent, par le plus grand des hasards, exactement dix minutes. Ils ont été joués sans transition et sans intention, quoique bien sûr dans un état d’esprit orienté – dont je serais bien en peine de livrer les détails, mais qui consistait à me pénétrer de cette idée, les voeux pour l’année qui vient, etc.

Les ayant écoutés et réécoutés, je leur ai donné à chacun un titre qui vaut ce qu’il vaut. Et voilà que je n’arrive pas à choisir celui qui devait accompagner ce courrier.
Je n’ai pas que ça à faire! Je les ai mis tous les quatre sur mon blog d’archives, dans l’ordre où ils ont été produits. Vous pouvez, ou pas, butiner en cliquant sur leurs noms. Quelques secondes de chaque? Un au hasard? Le n°4? :
1 – Arbitraire de la joie qu’on n’attendait pas (3:05)
2 – Le moment qui passe est unique (3:04)
3 – Psst ! Éternelle basse de JSB, influence nègre et oups, courage fuyons (1:05)
4 – Tourments de l’inconnu et plaisirs balisés (2:26)

Voilà.
C’était 2012.
Vive 2013 !

Guy

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PS: et voici, en plein dans le sujet, Michael Moore à propos du massacre de Newton:  Pourquoi tue-t-on aux États-Unis beaucoup plus qu’ailleurs ?

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3 réponses à Mes voeux pour 2013   :   Réalité !

  1. RED dit :

    Un blog ferme, s’ en trouve un autre.

    Belle histoire! Merci

  2. Montero dit :

    Cher Guy, je ne vous connais que grâce à vos écrits et à votre musique… Aujourd’hui, suite à la lecture de votre dernier article, je choisis de sortir d’un silence confortable de lecteur pour, à mon tour, vous écrire. Je vous remercie pour ce récit de vie, ce partage qui montre bien que l’être humain est capable du meilleur. Du pire aussi d’ailleurs… parfois, mais ça, c’est pour une autre fois…
    Je vous envoie enfin mes meilleurs voeux de santé, de bonheur et de prospérité pour 2013.

  3. Claire LEFIN dit :

    Très belle histoire !
    Merci…

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