Paix (Nobel) des armes et guerre sociale dans l’Union Européenne

Bonjour, bonjour !

Février 2013. Je retrouve un article ancien, du 24 avril 2006, commentant, comme par avance, l’étroitesse de la conception du mot « paix » dont témoigne le prix Nobel du même nom décerné récemment à l’Union européenne. Il y manque juste, inévitablement, un résumé des interventions militaires menées dans les années qui ont suivi ce texte, par des pays de la dite Union, OTAN oblige, paraît-il. L’Atlantique-Nord s’étend donc désormais jusqu’aux frontières du Pakistan.  Deux traits majeurs caractérisent nos pays, disait Howard Zinn, niés quotidiennement par le discours officiel: la cupidité et le militarisme.

En ce jour d’avril 2006, je signais « Paix des armes et guerre sociale dans l’Union Européenne » sur le site fairelejour.org. S’agissant du pilier « cupidité », le texte a très peu vieilli ! L’actualité dure plus d’un jour et plus d’une semaine! Normal, me souffle le conseiller Synthèses et prospective de condrozbelge.com, car le temps historique a peu à voir avec notre temps existentiel, et par belles ou par laides (francophonie belge, vingtième siècle), il faudra bien que nous l’apprenassions.

Paix des armes et guerre sociale dans l’Union Européenne

( http://www.fairelejour.org/spip.php?article1138    lundi 24 avril 2006 )

La volonté de pérenniser la paix des armes est [serait] à l’origine du Traité de Rome instituant en 1957 la Communauté Économique Européenne.

Aujourd’hui étendue et rebaptisée Union Européenne, et alors qu’elle a pu contribuer à rendre impensable le recours à la force pour régler les différends entre ses membres, cette association d’États se livre désormais à une guerre sociale de plus en plus obscène, entendez : de plus en plus évidente en même temps qu’elle est inavouable.

L’Union des pouvoirs met les peuples en concurrence, non pour un prix de vertu, de civilisation ou de progrès humain, mais pour des performances économiques [1], dont la réussite se mesure sur les marchés. Et particulièrement, sur les marchés financiers, où sont placés les « actifs » de ceux qui s’enrichissent en dormant, selon le mot de François Mitterrand. Les gouvernements et l’Union Européenne se portent en effet garants d’une légalité qui assure au capital financier, à l’actionnaire, un rendement de très loin supérieur à la croissance de la société globale elle-même, dans un rapport approximatif et variable de 15 à 2. Cette légalité contribue arithmétiquement à organiser la chute des autres revenus, en particulier ceux du travail !

Un des fleurons de ce nouveau cours est représenté par une Banque Centrale Européenne échappant totalement au suffrage universel, et poursuivant en dehors de toute autre considération la réalisation d’un seul objectif : réduire l’inflation. Ce qui n’est rien d’autre que satisfaire l’obsession du rentier et assurer son revenu, le plus souvent au détriment de l’activité et de l’emploi. La suprématie du droit de propriété sur tous les autres droits humains est chaque jour renforcée.

Voici ouverte une phase de paupérisation relative du secteur productif qui paraît sans limite. Si en 1974, année du premier choc pétrolier, la production annuelle de richesses allait pour 60% aux revenus du travail, et pour 40% aux revenus de la propriété, vingt ans plus tard cette proportion était renversée.

Dans le tout-au-profit financier qui prévaut aujourd’hui, le facteur humain, représenté par le taux d’emploi, est déclaré « variable d’ajustement ». Les économistes du sérail théorisent le « chômage d’équilibre », que certains fixent à 9 pour cent de la population active. En réalité ils n’arrivent pas à évaluer ce chiffre autrement qu’au niveau du taux de chômage officiel [2] : voici peut-être le seul équilibre de la théorie économique qui se vérifie année après année ! Cette doctrine solipsiste indique parmi d’autres le degré de banalisation ou de justification du malheur [3] que manipulent quotidiennement les penseurs académiques et les praticiens, bancaires et autres, de l’économie politique. Il s’agit bien d’une obscénité : une négation inavouable et permanente des idéaux démocratiques.

Au bénéfice de la sur-accumulation de quelques-uns, l’exigence d’ajustement, renommée « flexibilité » ou « compétitivité », est imposée à tous. C’est la version politique post-moderne du « Nécessité fait loi ». Elle vient du fond des âges, et dès lors certains la diront éternelle, ou la naturaliseront, comme Alain Minc, pour qui le marché est « l’état de nature » de l’activité humaine. Or Merleau-Ponty déjà voyait en l’Homme la « fin de l’histoire naturelle ». L’homme combat la nature si elle lui nuit : le froid, la canicule, la sécheresse, l’inondation…, ou si simplement elle le limite : la gravitation… Quant à la supposée éternité de la domination de l’homme sur l’homme, elle est une durée étroite et circonscrite dans l’âge restreint de notre jeune espèce. Cette prétendue immuabilité exprime une vision partiale et surtout fermée, d’un temps fini, passé ; elle fait fi du caractère foncièrement ouvert et imprévisible de l’avenir, par ailleurs évalué par les naturalistes eux-mêmes au milliard d’années qui nous reste sur la planète Terre avant son réchauffement par notre soleil vieillissant à une température incompatible avec notre survie.
« Les dinosaures ont vécu 150 millions d’années. Comment imaginez-vous une croissance équilibrée de 150 millions d’années ? » demandait Friedrich Dürenmatt.

L’endoctrinement veut nous faire croire qu’il n’y a pas d’autre voie que de résister à la concurrence internationale par de plus bas salaires, se résigner à la plus longue semaine ou à la plus longue vie de travail, s’aligner sur la moindre protection sociale, le moins d’impôt et le moins d’État. C’est dans ce sens que dirigeants, intellectuels médiatiques, presse et paresse veulent jour après jour nous convaincre de penser en automates.

Si l’Union d’une partie de l’Europe présente quelques spécificités, elles ne sont que les modalités locales d’une mondialisation croissante des appétits, servie par la planétarisation instantanée des informations et des décisions du capital financier.

L’Europe non unioniste, les États-Unis, la Chine, le Japon, chaque pays du monde a son inscription dans la dictature globalisée du profit, qui est un rapport social, une dictature de l’homme sur l’homme. La Chine ne surmonte des tensions sociales, régionales et environnementales explosives que grâce à la croyance qu’ont ses citoyens adultes, de voir leurs enfants connaître un sort plus enviable que le leur. Sous la menace de délocaliser vers cet énorme pays, mouvement à la tête duquel a pris place la chaîne de distribution Walmart, désormais première entreprise privée mondiale, l’industrie étasunienne promet à la classe ouvrière un abaissement du salaire horaire de 29 à 9 dollars [4]. C’est, aux E-U, dans un terme de quelques années, la fin de l’accession du prolétariat traditionnel à une certaine classe moyenne, et la destruction d’un des piliers du contrat social qui assurait jusqu’à présent la cohésion de « l’empire de la honte » [5].

Il n’y a aucun doute que le même mouvement soit à l’oeuvre dans l’Union Européenne, où sa visibilité seule se trouve réduite, par le morcellement des nations, des langues et de l’espace.

Fait remarquable mais inévitable sur un territoire marqué de longue date par des législations de protection sociale, il se fait, et il faut !, dans l’Europe des États redistributeurs, que les exécutifs favorisent et protègent le pouvoir des marchés. Car pour s’étendre là où les États sont plus présents dans l’économie, le protectionnisme dont bénéficient les acteurs financiers postule, plus qu’ailleurs, la dérégulation et les privatisations, et donc la collaboration de pouvoirs publics amenés dès lors à renier un proche passé. [6]

L’originalité de l’Union européenne réside en ceci qu’une délégation de pouvoirs à des organes supra-nationaux permet d’uniformiser et de hâter sur le sous-continent, la mise en conformité libérale des espaces nationaux. Les acteurs décisifs de cette politique sont une Commission gagnée aux impératifs catégoriques de la concurrence et perméable au lobbying des intérêts privés, comme on l’a vu jusque dans la rédaction d’un projet de « constitution » !, et une Banque Centrale Européenne murée dans une quête quasi autiste de ses objectifs, moulée dans une indépendance aux pouvoirs démocratiques unique au monde.

La légitimité pacifiste des origines masque, de plus en plus mal, la guerre sans merci que les exécutifs de l’Union Européenne livrent à la jeunesse et au monde du travail.

Guy Leboutte, Liège

[1] « Économiques » au sens idéologique que donne à ce mot la doxa libérale, ce qui est loin de satisfaire une option même minimaliste des besoins humains. Des critiques pertinentes et de plus en plus nombreuses voient le jour. De Paul Virilio à Bernard Maris, des prix Nobel Amartya Sen et Joseph Stiglitz au très abordable Les mensonges de l’économie de John Kenneth Galbraith, Grasset, 2004

[2] Lequel est fréquemment inférieur de moitié au montant réel.

[3] Notre époque n’en a en rien le monopole ! Lire du même Galbraith, « L’art d’ignorer les pauvres », Harper’s Magazine, novembre 1985.

[4] Voyez les reportages de la chaîne étasunienne Frontline (http://www.pbs.org/wgbh/pages/frontline/gsearch.html?x=0&y=0&q=walmart) et « Wal-Mart à l’assaut du monde », Le Monde Diplomatique, janvier 2006

[5] Jean Ziegler , L’Empire de la honte, Fayard, 2005.

[6] Voir l’appel « Résister c’est créer ! Créer c’est résister ! », de Lise London, Raymond Aubrach, Henri Bartoli, Philippe Dechartre, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Georges Séguy, Maurice Voutey et al, http://carnetsdenuit.typepad.com/carnets_de_nuit/2006/04/crer_cest_rsist.html

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