Oui, elle gêne la perspective, et c’est très bien ainsi!     (Destruction de la maison Rigo à Liège) (3/n)

Bonjour!

Les défenseurs de la maison Rigo livrent une guérilla juridique et citoyenne au projet de sa destruction.
La guérilla des arguments de détail et des arguments de procédure est inévitable devant les tribunaux. Pour autant, il ne faut pas s’abandonner à l’esprit de système ou à un jusqu’auboutisme selon lequel les arguments du bourgmestre seraient tous faux.
Ce serait trop simple!
« Il y a quelque chose de vrai dans chaque phrase de mon adversaire », disait Wilhelm Reich.

Ce serait trop simple, oui, et dans cette course aux détails, un argument majeur de perspective générale peut disparaître ou être négligé. En d’autres termes, il faut aussi faire un procès en rupture aux décideurs. (Ce qui est bien la position de Bouli Lanners dans mon billet précédent, « La guérilla« .)
Le procès en rupture, c’est celui qui récuse le cadre de pensée lui-même, voire la juridiction. Il n’est pas question ici de faire le procès d’une législation toujours perfectible et contingente, parfois à bon droit suspecte.
Le propos de ce billet est d’accepter l’argument central du projet:
Oui, la maison Rigo empêche une pleine vision de la passerelle depuis la gare.
Pour ajouter:
Et ceci est une raison de conserver la dite maison.

 

On voit sur cette image de synthèse, que la nouvelle passerelle serait peu visible depuis la gare dans l’hypothèse de la conservation de la l’ancienne demeure de l’avocat-banquier.
Inversement, de la passerelle on ne voit la gare que partiellement, une petite portion à gauche, l’auvent à droite de la maison étant une des propositions faites pour une réaffectation.

C’est tout de même en raison de sa présence dans un certain alignement que les auteurs du projet veulent faire disparaître la maison Rigo! Si elle se trouvait ailleurs dans la ville, elle ne serait pas en danger – à tout le moins, pas dans le cadre de ce chantier-ci.

Si l’on défend la maison Rigo, il faut défendre l’image ci-dessus (ou ci-dessous) en tant que telle, et non parce que soi-disant elle ne s’opposerait pas à la perspective souhaitée par les auteurs du projet.
Il faut voir en quoi cette image est tout simplement plus belle, plus « vraie », plus riche, qu’elle rend plus et mieux justice à la ville, qu’une ouverture par le vide dans un tissu urbain séculaire.

Dans une ville un peu dense, une beauté cache l’autre et, passée la première, la surprise et l’effet de la suivante n’en sont que meilleure et plus fort. Sortir d’une ruelle ancienne au coeur de Strasbourg, où l’horizon se borne aux maisons riveraines, et se trouver soudain face à l’énorme cathédrale, est une émotion merveilleuse que ne prodiguent pas les merveilles gothiques visibles de loin… qui dispenseront d’autres effets. À chacun sa singularité, et la maison Rigo est incontestablement une singularité liégeoise.
Les visiteurs des expositions du musée d’art moderne de la Boverie venus par le train, sortis de la gare, contourneraient la maison Rigo juste avant de découvrir pleinement, et un peu soudainement, la nouvelle passerelle. (Ils découvriraient aussi de généreux feux rouges, et des flux de voitures et camions sur le quai de la Meuse, …agréments bien absents du débat.)

Mais non. Les hygiénistes urbains à l’oeuvre à Liège veulent du grandiose, du pharaonique à courte vue, et pour cela n’hésitent pas à détruire de l’irremplaçable.
Ils choquent une bonne part de l’opinion, et ils seront suspectés de courir les budgets, ce que l’on ne peut pas exclure, d’autant que ces manières se trouvent de mieux en mieux documentées, comme disent les documentaristes, et comme n’a pas manqué d’en poser la question Bouli Lanners déjà cité.

Ces projets créent de la froideur et de l’uniformisation, répètent le déjà vu du modernisme transcendental universel. [On est dans le « Tu veux faire ce qu’on fait partout » de Grenade en 1492 – mon billet Rigo (1/n).]
Leurs images ne sont belles, le plus souvent, que sur un support qui porte bien son nom: le papier glacé. Je ne peux voir autrement la restauration des façades rue Hors-Château et Cour Saint-Antoine, où une certaine beauté formelle et de système peuvent apparaître sur le dessin, tandis qu’une fois les lieux habités, s’opère un effet d’incongruité face au réel des traces de vie, ici un arrosoir en plastique à la fenêtre, là des rideaux …non dessinés par l’architecte: du coup deviennent bizarres l’épure, ou les habitants.

Contre le projet de destruction de la maison Rigo, la ville de Liège s’honorerait de laisser une place à la juxtaposition des époques, aux désordres de l’histoire, toujours plus parlants car racontant une autre histoire que celle des percées tirées au cordeau, qui n’évoquent que la force brute et ne satisfont que la mégalomanie, si ce ne sont platement les affaires. Il se dit aussi tout simplement que la ligne droite est devenue ringarde à l’époque des fractales et de l’organique.

Las! Résister aux sirènes de la grandeur convenue et aux cénacles hors consultation paraît hors de portée de la politique liégeoise.

 

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Une réponse à Oui, elle gêne la perspective, et c’est très bien ainsi!     (Destruction de la maison Rigo à Liège) (3/n)

  1. Christine Pagnoulle dit :

    Pareille juxtaposition d’époques est ce qui fait le tissu même de Liège, bien plus que de ces villes léchées que sont Bruges ou Leuven.

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