Démasqué: Michel Onfray à popos de Greta Thunberg

Bonjour!

Michel Onfray se dit philosophe mais ne crée pas de concepts. Il est un lecteur de philosophie, parfois un vulgarisateur correct, il développe une vision personnelle et revendicative d’épicurisme libertaire au service de son ego. Boulimique de lecture et d’écriture, il a publié parmi une centaine de livres: L’Art de jouir, La Sculpture de soi, La Raison gourmande, Théorie du corps amoureux, L’Invention du plaisir, La Puissance d’exister, Le Souci des plaisirs : Construction d’une érotique solaire, … Une carte de visite où il se présente sobrement comme on le constate, et grand bien lui fasse. Vous avez déjà remarqué comment à la télé, quand il se veut un air sérieux, il a juste l’air méchant? Comme Manuel Valls quand il veut se montrer déterminé.

En juillet 2019, Onfray a commis un texte nauséabond contre Greta Thunberg, intitulé « Greta la science » (ici sur son blog, en PDF).
Il avait déjà perdu son crédit à mes yeux, mais là, il a atteint le fond de l’ignominie. Ce n’est que par paresse et par dégoût qu’il avait échappé à ma rubrique « Démasqué », mais aujourd’hui, avec le second confinement, je suis moins paresseux.
Dans ce texte de trois pages A4, que je traite ici exhaustivement pour la dernière fois que je consacre du temps au bonhomme, il traite Greta, à huit reprises, de « cyborg», dont une fois « cyborg suédoise », une fois « cyborg post-capitaliste » (?) et une fois « cyborg neutre et pâle comme la mort ». Il l’appelle « poupée en silicone », « enveloppe neutre », « corps sans chair », « voix de lame de fer », « anticorps », « chair qui n’a pas de matière », « intelligence ventriloquée », « enfant roi », « masque de Buster Keaton », « Mélenchon enveloppé dans les rubans d’Alice », « visage non pas de marbre mais de latex », « voix pré-pubère blanche comme la mort ». Toutes ces formules se rapportent strictement à l’aspect physique de Greta, ce dont il se défend dans un entretien donné au journal Die Welt, avec sa forfanterie et sa logorrhée habituelles, comme relevant de la réalité et non de l’opinion. Ça se voit comme le nez au milieu du visage sans masque. Un vrai philosophe ami des Lumières.
Ces invectives me font irrésistiblement penser aux excès de langage proprement invraisemblables et morbides d’un Baudelaire finissant, rongé par la syphilis, dans Pauvre Belgique.

Sur le fond du discours de notre amie suédoise, Onfray ne dit rien: pour lui, le réchauffement climatique, qu’il reconnait, ne doit rien aux activités humaines et tout à l’astrophysique et aux cycles cosmiques: les spécialistes du GIEC et la quasi unanimité des scientifiques du monde entier ont tort, et Greta devrait étudier l’astrophysique. Et de l’astrophysique, Michel Onfray en est le maître ou le pape, tous astrophysiciens exclus. Il l’a étudiée, lui, l’astrophysique, tout le monde sait que des cours très pointus d’astrophysique parcourent les études de philosophie, en particulier à Caen. Il a depuis lors et plus tard, répété sa négation des causes industrielles du désordre climatique.

Mais pourquoi Greta alerte-t-elle suite aux rapports du Giec?
Eh bien, c’est simple: elle répète « ce que les adultes de la bienpensance progressiste débitent depuis des décennies », et les propos « de certains adultes, ceux de l’avant-garde éclairée  de la métamorphose la plus récente du capitalisme: l’écologisme. Ce cyborg parle en faveur d’une révolution initiée par le capitalisme vert ». Et donc elle « prélève » des « phrases stabilotées » dans les rapports du Giec. Demandez à Jean-Pascal van Ypersele de Strihou, professeur à l’UCLouvain et ancien vice-président du GIEC, qui la connaît bien et ne tarit pas d’admiration pour elle.
En quoi notre agité de la philosophie souffrirait-il de reconnaître que dans ce qu’on appelle à titre provisoire l’éventail de l’autisme, certains, notamment des Asperger, développent de formidables facultés intellectuelles, parfois artistiques (Mozart, très vraisemblablement), et une soif d’apprendre inextinguible?  Greta, selon toute vraisemblance, lit beaucoup de science, la comprend, et n’oublie à peu près rien. Elle est une surdouée, ben oui, ça existe.
En tant qu’« enfant roi », ajoute notre pape de l’astrophysique, Greta est dans « l’intolérance à la frustration et le mépris des adultes ». Demandez à son père, qui a donné quelques entretiens à la presse.

Passons sur la jeunesse qui a suivi ou accompagné Greta Thunberg. Notre auteur sans hauteur parle de « moutons », et qui « bêlent ».

Greta Thunberg séduit pas mal d’adultes, et en ébranle de nombreux. C’est une source d’irritation et de fureur sans bornes pour notre auteur caennais. Il semble tout ignorer de la fable du roi nu. Il écrit: « Que disent les adultes ayant fabriqué cette génération d’enfants rois qui décrète les adultes criminels, irresponsables, méprisables, détestables? Comme dans les mangas SM, ils jouissent et disent ‘Encore! Encore!’ » …Et d’en rajouter avec « le fouet ».
Dans son dernier paragraphe, qui n’effacera pas le tombereau d’insultes jetées à la jeune fille et à ses amis, il en jette sur la génération de ses parents: « Il n’y a rien à reprocher à une enfant qui veut voir jusqu’où va son pouvoir d’agenouiller les adultes, c’est dans l’ordre des choses. Le pire n’est donc pas chez elle, elle fait ce que font tous ses semblables, mais il se trouve chez ces adultes qui jouissent de se faire humilier par l’une de leurs créatures. »

Dernière chose: en fin analyste de l’histoire du capitalisme, il ne voit dans « l’écologisme » qu’une « révolution initiée par le capitalisme vert », c’est à dire par le capitalisme lui-même. Il dévoile le réel: « Certes, comme toujours, les véritables motifs – d’incommensurables profits…- ne sauraient être avoués tels quels. Il faut un excipient moral à cette révolution permettant d’entretenir le culte du Veau d’Or. Et quoi de mieux que le projet de sauver une planète en danger de mort? » Onfray débusque donc les « véritables motifs » . Un finaud, disais-je. – Nous ne sommes au vrai que dans la pure assertion, « jugement que l’on soutient comme vrai absolument » (CNRTL), où l’on reconnaît bien la forme du complotisme le plus obscur et le moins étayé.

Michel Onfray a tué Dieu, il a tué Freud, il a tué Greta Thunberg. Il en a tué ou il va en tuer d’autres. Certes l’efficacité de ses armes est loin de convaincre. Il est incapable de rendre raison au philosophe Hans Jonas qui donne une place à la peur comme salvatrice: il a le droit de ne pas être d’accord, mais s’il était un vrai philosophe, il comprendrait la part de raison de Hans Jonas.
Il semble que Michel Onfray déteste le monde entier, sauf quelques morts, en général philosophes, et sauf ceux qui détestent le monde entier. En atteste sa dérive de plus en plus aboutie vers l’extrême-droite.
Il a vécu pendant vingt-cinq ans avec deux femmes, mais n’a pas eu d’enfant (partout sur l’Internet people) et se félicite d’être grand-père par procuration, du fils qu’a eu avec un autre homme une de ses compagnes. Ça tombe bien pour moi, car dans sa névrose égotiste insurpassable mâtinée de paranoïa, je suis incapable de l’imaginer en père.

*    *    *

Post-scriptum:

Bernard Stiegler, récemment décédé, déjà connu des lectrices de Condroz belge, est un philosophe français des techniques, passionnant, qui s’est attaché a l’étude de notre époque marquée par l’informatique et ses avatars, « axant sa réflexion sur les enjeux des mutations actuelles — sociales, politiques, économiques, psychologiques — portées par le développement technologique et notamment les technologies numériques » (Wikipedia FR).
S’appuyant sur la tradition philosophique occidentale de plus de deux mille ans, du concept, il en a créé! On trouve facilement la bibliographie de Bernard Stiegler, des entretiens aux médias et de nombreuses interventions filmées sur Internet, sur Youtube notamment. S’agissant de Greta Thunberg, il en a fait une Antigone de notre époque, pas moins.
« Le deuxième tome de ce qui devait être sa trilogie Qu’appelle-t-on panser ? a pour sous-titre La leçon de Greta Thunberg, dans lequel il considère que ‘la génération Greta’ est bien plus éclairée et responsable que ses aînés face au dérèglement climatique », nous dit encore la notice Wikipedia FR citée ci-dessus.

 *    *    *

PS du 17/12: Pablo Servigne, «  Ceux qui ont 20 ans aujourd’hui et entrent en résistance sont plus adultes que la plupart des adultes. » (PDF)

5 réflexions au sujet de « Démasqué: Michel Onfray à popos de Greta Thunberg »

  • 11 février 2021 à 22h00
    Permalink

    Bonsoir,
    J’ai tendance à penser qu’il est parfaitement légitime de critiquer, démonter, discuter tous les sujets et toutes les thèses tant que cela n’aboutit pas à une incapacité décisionnelle. Pour autant l’attaque de M. Onfray à l’endroit de Mlle Thunberg est comme vous le soulignez, parfaitement détestable, il la désincarne par petites touches et l’infantilise au point de n’en faire qu’un écho des préoccupations du moment qu’il balaie d’un revers comme si discréditer le porteur suffisait à nier le propos. Je ne suis que de très loin l’évolution de M. Onfray pour la bonne raison qu’il écrit plus vite que je n’aurai jamais envie de le lire. J’ai toutefois le sentiment que cette attaque en piqué totalement délirante cache une raison bien plus intéressante que la « simple » extrême-droitisation de sa pensée. Une partie de l’attaque vise bien plus à désincarner qu’à déshumaniser Mlle Thunberg (l’utilisation du mot cyborg n’est pas anodin) et c’est sans doute là qu’il faut creuser pour comprendre la peur de M. Onfray. Qu’est-ce que Mlle Thunberg incarne au point de provoquer une telle réaction ? N’est-elle pas un risque vital pour sa construction philosophique hédoniste, jouissive et égoïste ?

    MG
    PS: à votre place, il me semble que je n’aurais pas attaqué M. Onfray sur son physique ni sur sa vie familiale, il vaut mieux laisser ces méthodes aux méchants.

    Répondre
    • 11 février 2021 à 22h55
      Permalink

      Merci!
      Je tiens à répondre à votre post-scriptum.
      D’abord, je ne l’ai pas attaqué sur son physique, mais sur son expression faciale, et je fais une différence entre les deux. Comme je l’ai indiqué, c’est Manuel Valls qui m’a appris ça, la différence entre la perception reçue par le public et l’intention exprimée ou implicite du locuteur.
      Ensuite, pour ce qui est de sa vie privée, si Michel Onfray en parle aux médias, qu’il s’attende à des réponses en sens divers. Pour ma part, c’était la fin de mon billet, ma critique de texte était terminée, et comme dit au début, je livrais ici ma mise à la poubelle du personnage. Je n’ai rien contre les gens qui n’ont pas d’enfants, je l’accepte parfaitement et pour moi aucune loi divine ni évolutive n’impose à chaque être humain de se reproduire. Mais se targuer d’être un grand-père par procuration, dans son cas (car j’imagine bien des situations où cela n’aurait rien d’incongru), ça me dépasse, et je me suis lâché. Peut-être était-ce inutile, mais je n’ai pas de regret.

      Répondre
      • 11 février 2021 à 23h39
        Permalink

        Je comprends bien qu’il s’agit d’un billet d’humeur, et vous êtes maitre chez vous. Personnellement j’évite les vidéos et l’analyse corporelle ça détourne trop mon attention du discours qui est souvent suffisant pour comprendre l’intention. Quant aux mœurs familiales … doit-on bruler tout Rousseau ?
        Ce qui m’intéresse vraiment c’est de savoir ce qu’incarne Mlle Thunberg pour attirer à ce point les foudres imbéciles ?

        Bonne fin de soirée!

        Répondre
  • 17 décembre 2020 à 18h13
    Permalink

    Je ne suis pas une fan des stars pensantes médiatiques. Mais j’ai été séduite par les premières démonstrations de Michel Onfray, j’allais pouvoir changer de Sollers qui commençait à me fatiguer, celui-là. Hélas! Comme dans le mariage après le temps de la séduction, les choses s’usent. Un dernier effort me poussa à acheter le « Camus » de notre exégète : eût-on supprimé le quart des pages qu’on n’aurait rien perdu. Redites et délayages y foisonnent. Les conclusions de ses démonstrations sont, il me semble, si prévisibles désormais, que j’ai toujours envie de les remplacer par « et voilà pourquoi votre fille est muette ».
    Bien courtes, ces quelques lignes pour un écrivain si prolixe (mais où trouve-t-il le temps?) que je me demande s’il ne continue pas d’écrire jusque sur le siège des cabinets.
    Pardonnez ma trivialité ou censurez-moi, ça ne fait rien.

    Répondre
    • 17 décembre 2020 à 18h30
      Permalink

      Eh bien, merci! Vous n’êtes pas censurée.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.