CoronaViral, 31Gloubi-boulga, mot de l’année 2020

"Absurdistan autoritaire", a titré le quotidien allemand <i>Die Zeit</i> à propos de la gestion française de la covid-19
« Absurdistan autoritaire », a titré le quotidien allemand Die Zeit à propos de la gestion française de la covid-19

 

Bonjour!

Condroz belge a pleinement découvert un nouveau mot en 2020.
Depuis qu’il est petit, le taulier de Condroz belge adore les mots et les nouveaux mots, et à toutes périodes de sa vie il a fréquenté et fréquente les dictionnaires, ce qui ne semble pas devoir changer avec l’arthrose des pouces et autres cadeaux de son âge qui avance, avance, avance. Seuls les distraits pensent que le dictionnaire est une aide pour les adolescents, et qu’une fois adulte, formé et déformé, le citoyen normalement négligeant, pardon, intelligent, cesse de parcourir des dictionnaires. Car les distraits ignorent que les plus grands écrivains et linguistes comme les baratineurs de tous poil et plume ne peuvent vivre sans les dicos.

Parenthèse. Comme en toutes choses, le mérite n’a rien à y faire. Dans le cas de notre taulier, il y avait dans sa prime enfance un domaine et un seul, où son père ignorait la fatigue et répondait toujours présent, celui des questions inévitables de l’enfant, « Papa, ça veut dire quoi … ? » Que fait en cette circonstances un fils manqué face à son père manquant? Il s’engage dans cette voie béante et multiplie les questions, devenant, à défaut d’être aimé autrement par son géniteur, un ami du vocabulaire, ce qui n’est pas encore un ami de la langue, mais peut représenter un bon début. Seuls les distraits, mais aussi les méchants comme Nicolas Sarkozy – un modèle -, se plaisent à considérer et à répandre que leur réussite est affaire de mérite, et non de déterminations multiples reçues par le hasard de la naissance. Le mérite est une arme de la domination et des dominateurs.

Ce nouveau mot de l’année est gloubi-boulga.
Sa sonorité est merveilleuse et parfaitement adaptée à sa qualité de plat imaginaire inventé pour les enfants, dans une émission française des années 1970-1980.
Le glougi-boulga y était en exclusivité la nourriture préférée du dinosaure Casimir, personnage principal de L’Île aux enfants. Les enfants ont grandi, et dans cette année de toute grande confusion des pensées et de la communication que fut 2020, certains commentateurs s’en sont souvenus et l’ont servi. Même des sites de recettes de cuisine en donnent la composition, ainsi Marmiton: « Dans un grand saladier vous mélangez de la confiture de fraises, du chocolat râpé, de la banane écrasée, de la moutarde très forte et des saucisses crues mais tièdes, c’est très important. Vous pouvez ajouter quelques anchois, ou un peu de crème Chantilly. A table et bon appétit pour déguster le gloubi-boulga. » Très réjouissant, et très à propos. Un vrai mot de l’année!
Wikipedia FR soi-même ne manque pas de donner tous les détails sur les origines de ce plat mirifique, comme peuvent le vérifier les curieux: https://fr.wikipedia.org/wiki/Gloubi-boulga.

Mais pourquoi le gloubi-boulga, qui n’est pas sans évoquer « bouillie », est-il parfaitement adapté aux discours de 2020? Ha ha, cherchons un peu.
Même François Gemenne, par ailleurs célébré pour ses qualités de politiste ici en janvier 2017  et là en avril 2020 dans Condroz belge, s’y est adonné, par une consternante excursion en-dehors de son champ de compétences, où il est remarquable: les migrations et les migrations pour causes climatiques. À quoi s’est aventuré notre François? Eh bien, comme d’innombrables teneurs de microphones, à dire le beau et le vrai en matière de pandémie, celle qui commença en 2019 et en porte le nom, mais s’est pleinement révélée en 2020. Ceci méritait un billet à part entière, et Condroz belge vous a en décembre délivré sa lecture de ce morceau d’anthologie.
Alors, vous pensez bien, si un esprit aussi brillant que François Gemenne a pu pousser si loin ses crispations sur les réponses gouvernementales à la covid-19, qui méritent bien quelques gifles par ailleurs, que dire d’innombrables commentateurs de moindre talent? Car le fondement du « gloubi-boulga-20 » est bien la crispation d’une énorme part des opinions diverses et contradictoires sur cet événement sanitaire planétaire, comme si la covid-19 n’avait de sens qu’à répondre à l’impératif catégorique de conforter les idées de chacun dans ses positions d’avant la pandémie. C’est consternant et observable un peu partout. Les complotistes se régalent et en font des tonnes, tout faisant farine au moulin: ceci, c’est le fond du panier. Cependant des gens en principe plus raisonnables et plus instruits ne manquent pas d’y verser. On entend des militants efficaces de la lutte contre le nucléaire en Belgique déclarer le 14 septembre que « Malgré la fin de la pandémie [sic] qui n’en a pas été vraiment une puisque les effets du virus n’ont pas dépassé ceux d’une grippe saisonnière [re-sic] », comme si une pandémie était définie par le nombre de ses victimes et non par son extension internationale ou intercontinentale. Je cite ces deux exemples en raison de la déception inattendue et imprévue qu’ils m’ont causée, tandis qu’il y a foule parmi ceux qui ne m’ont pas déçu vu que je n’en attendais rien. Ajoutons aussi André Comte-Sponville, qui se targue d’être un philosophe matérialiste, et n’a vu dans les réponses gouvernementales à la pandémie qu’une guerre des générations sacrifiant la jeunesse, se proposant héroïquement de payer pour les générations montantes: sagacité confondante sur la réponse qui résoudrait la crise de l’hôpital. Les anti- et sectaires de toute espèce, les journalistes de plateaux, les gouvernants en charge de camoufler les impréparations, pardon, de gérer la situation, ont multiplié les déclarations de déni et d’opportunité, ces derniers faisant, c’est juste un exemple, des masques buccaux, successivement une obsession exotique sans objet réel, puis un usage limité à la hauteur du retour de quelques stocks, et enfin une obligation réglementaire tous terrains lorsque des masques faits maison, à l’efficacité congrue et inconnue, se sont multipliés: de toutes parts, un sacré gloubi-boulga!

J’ai parlé de consternation, c’est un vrai tohu-bohu! Cet autre joli mot est resté absent du bruit médiatique, et rate donc une place de l’année qui ne l’aurait pas déshonoré.
Des milliers d’épidémiologistes ont jailli du pavé, tandis que le quotidien allemand Die Zeit a parlé d’Absurdistan à propos de la politique française, et qui plus est d’Absurdistan autoritaire, dans un texte qui vaut le détour. Mis à part les organes réactionnaires ou complotistes qui en ont fait des gorges chaudes, nous ne trouvons que dans une feuille minoritaire nantaise quelques passages de ce texte en français, l’article original étant disponible sur abonnement.

Oui, l’absurdité trouve son compte dans cette affaire. Au moins la conscience de l’absurde permet-elle de rire, rire jaune certes, mais rire quand même.

C’est une piètre consolation, mais que vive gloubi-boulga !

Guy

7 réflexions au sujet de « CoronaViral, 31Gloubi-boulga, mot de l’année 2020 »

  • 21 janvier 2021 à 8h01
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    Bonjour Guy,
    2021 : Comme Zorro, le vaccin est arrivé. Ou plutôt « les » vaccins sont arrivés. Et là, on vit fleurir le mot « recul ». Non, on n’ira pas se faire vacciner parce qu’on n’a pas « d’recul », disent les gens qui n’ont aucune idée de jusqu’où il leur faudrait reculer avant de tomber dans le précipice. Que verront-ils avec le recul? Que la pandémie dure, dure et dure encore? Que le virus a changé de genre? Qu’il est plus dur ici ou plus mou là? Qu’Untel a eu des effets secondaires? Qu’Untelle, sur dix mille autres, en est morte mais qu’on n’est pas tout à fait sûr de ce qui a causé la mort?
    Je ne me lancerai pas dans des arguties fumeuses (c’est le matin, l’heure de la première cigarette) mais je sais que : trop vieille pour prendre le temps du recul, je me suis fait vacciner dare-dare.

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  • 8 janvier 2021 à 15h36
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    On reproche à Comte-Sponville de « monter les générations l’une contre l’autre ». On peut effectivement le voir comme cela. Mais la chose essentielle à retenir chez lui est qu’il brise le consensus mou autour de l’option déontologique, en proposant d’examiner la proposition utilitariste, consistant à « viser le plus grand bien pour le plus grand nombre possible ». Voir à ce sujet sa féconde controverse avec son confrère humaniste et idéaliste Francis Wolff dans « Philo Magazine » (avril 2020). De plus, il n’est pas prêt à laisser sacrifier les libertés publiques sur l’autel du panmédicalisme : « Je préfère contracter la covid-19 dans un pays libre que d’y échapper dans un Etat totalitaire », a-t-il déclaré sur les ondes dès le premier confinement. Je ne dirais pas mieux que lui.

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    • 8 janvier 2021 à 15h45
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      « On peut effectivement le voir comme cela. » Eh bien, je l’entends effectivement comme ça, et c’est bien ainsi qu’il parle sur les plateaux au grand nombre, avec du reste beaucoup d’émotion, encore elle. Les arguties de lettrés ou supposés tels n’y changent rien.
      Avec ça, j’arrête ici l’échange. Bonne fin de journée.

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  • 5 janvier 2021 à 13h21
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    Salut Guy,

    Gros désaccord avec ton texte.
    1. Gemenne et Servais ont pondu un magnifique article dans « Le Soir » du 17/08/20 « Crise du covid-19 : la tyrannie du risque zéro ». En tant que spécialiste en sciences politiques, Gemenne est parfaitement dans son domaine;

    2. Comte-Sponville est un homme courageux qui défend philosophiquement l’option utilitariste quand tout le monde adhère, la plupart du temps par défaut, à l’option déontologique, qui devient le « sanitairement correct » de notre temps. Voir mon article dans Kairos n° 47 « Un retour des valeurs collectives dans le Nouvel Age viral? ».

    3. Noyer presque tout le monde dans le gloubi-boulga est-il un moyen de t’en extraire toi-même? Jean-François Kahn t’avait précédé dans « Le Soir », lui qui montait dans son hélico pour faire pleuvoir des mauvais points sur toutes les têtes, des marxistes aux libéraux, en passant par les écologistes, les décroissants, les socio-démocrates, l’extrême-droite, les anars, sans oublier les affreux « complotistes ». Tous dans l’erreur! Or c’est le contraire : hormis l’une ou l’autre exception, chacun détient dans son analyse une parcelle de vérité. Et la covid ne change pas grand-chose à tout ce qu’il faudrait (aurait fallu) entreprendre depuis longtemps pour essayer d’atteindre une société déjà moins indécente. Le virus n »invalide pas 500 ans de philosophie politique.

    Bien cordialement,

    Bernard Legros

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    • 5 janvier 2021 à 14h14
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      Je ne mets pas « tout le monde » dans le gloubi-boulga, je dis qu’il y a du gloubi-boulga un peu partout, dans nombre de chapelles y compris celles dont je me sens proche. Sinon, les étiquettes que tu poses sur Comte-Sponville ne changent rien à la bêtise de sa position, que tu considères lui aussi sans doute bien dans son champ de compétences, la philosophie? Les champs de compétence aujourd’hui s’étendent tellement que plus un spécialiste n’arrive à tout connaître de sa dite spécialité. Les généralités de Gemenne et Servais sur la vie et la mort me paraissent relever d’un exercice de philo première année, et leur tentative de manipulation émotionnelle que j’ai bien décrite place cet article tout à fait en-dehors du champ rationnel.
      Le complotisme de son côté ne mérite pas de guillemets, il est avéré et il atteint lui aussi des esprits instruits qui ne manquent pas du loisir d’exercer leurs fonctions mentales, mais voilà, ça ne suffit pas. Si on peut passer du temps à démonter les logiques complotistes, dont l’insinuation sans réponse est une des figures majeures (qui fait croire à une grande variété d’auditeurs ou lecteurs qu’ils sont d’accord entre eux), il est aussi plus qu’intéressant d’en chercher les causes, et pour cela, le billet de Frédéric Lordon publié suite à l’événement médiatique du film « Hold-Up » vaut le détour: https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes.

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      • 6 janvier 2021 à 15h48
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        1. Certes, il y a du gloubi-boulga dans tous les coins, mais que ça ne nous dissuade pas de penser.
        2. Comte-Sponville a été l’élève d’Althusser à l’Ecole normale supérieure de Paris, a écrit plusieurs essais. Il me semble qu’on peut le prendre au sérieux, non? Mais au-delà de sa personne, j’invite tout un chacun à examiner les 2 positions éthiques, déontologie vs utilitarisme, entre autres dans le dernier n° de Kairos (pub, excusez-moi).
        3. Je me demande si nous avons bien lu le même article de Gemenne, tellement nos impressions respectives sont aux antipodes… Quant à la manipulation émotionnelle dont tu l’accuses, moi je la vois (ou plutôt voyais) au JT de la RTBF, dont l’audimat a explosé depuis mars dernier. Résultat : population angoissée, défilé incessant de masques-muselières partout en plein air (même là où ce n’est pas obligatoire, comme le péri-urbain et la nature), délation, violences verbales envers les non-masqués, etc. Vous avez dit « démocratie sanitaire »?
        4. On peut écrire complotiste avec ou sans guillemets :
        – avec guillemets, c’est le vrai complotiste, style QAnon;
        – sans guillemets, c’est un « citoyen dont les questionnements, les réflexions et la liberté d’expression dévient, ne fût-ce que d’un pouce, de la stricte communication gouvernementale et experte relayée par les médias à la botte ». Il est tellement à la mode, bien-pe(n)sant et facile de cogner contre les complotistes et les « complotistes », en confondant sans cesse les 2 acceptions. C’est lassant!
        En effet, pas mal l’article de Lordon, nuancé et humoristique à sa manière.

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        • 6 janvier 2021 à 17h15
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          Tu dis beaucoup de choses sur Comte-Sponville, mais rien sur sa position reprise dans mon billet. Silence et arguments d’autorité ? :))

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