Bonjour !
Mes courriers non sollicités se multiplient et celui-ci est un peu long, mais que voulez-vous.
Si vous le lisez jusqu’au bout, vous verrez et comprendrez que c’est ma peau.
Si non, euh… Ce n’est pas pour me vanter, mais je ne sais pas toujours ce que je dis. (Voir plus bas.)
Un de mes proches rétorque, à chaque fois que je mets mon coeur ou mes tripes dans la conversation: « Quand tu en auras fini avec tes platitudes… »
Il s’agit de cela, et du reste.
Quand un auteur me ravit, ma fonction critique est abolie, et c’est ça que j’aime. Philip Roth, La Tache. Ça prend parfois cinquante pages – c’est un maximum, La Fête au bouc, Mario Vargas Llosa, pour enclencher, mais quand ça enclenche, Laurent Gaudé, tous ses romans, quand ça déclenche, c’est définitif et ça roule comme l’océan jusqu’à la dernière page. Inapprochable Le silence de la mer de Vercors. Et s’il y a de la métaphore, Henri Bauchau, Oedipe sur la route, elle s’impose comme des ronds dans l’eau, par associations d’idées, de sentiments, de souvenirs…, sans que j’agisse intentionnellement. L’amour au temps du choléra, Gabriel Garcia Marquez. C’est ça que j’appelle le premier choix: jamais je ne me dis que l’auteur(e) aurait pu formuler autrement, Gunther Grass, Mon siècle, ou s’y prendre autrement, Jørn Riel, La Vierge froide et autres racontars. Je me laisse emmener par le petit doigt où lui m’emmène. Lui ou elle est le chemin, moi je l’emprunte, pour aller, bien évidemment, je ne sais où, Une histoire d’amour, Régis Jauffret. Il y a des gens qui reconstruisent à ce point les histoires qu’ils lisent ou regardent au cinéma, qu’ils transforment tout navet en bon film : il n’empêche que le film est mauvais, eux ont fait le boulot, eux sont l’artiste – ils ont cessé d’être lecteur ou spectateur. S’il n’y a pas trente pages, L’homme qui plantait des arbres, Jean Giono, il y a intérêt à ce que ça déclenche vite, et heureusement, ça le fait, comme on dit aujourd’hui, dans le premier choix, dès la première ou deuxième page sans doute, en urgence quand c’est si court, L’homme assis dans le couloir, Marguerite Duras. Il y a plusieurs catégories, il y a plusieurs genres, bien sûr, dans le premier choix. Giono cohabite avec Marguerite Yourcenar, Nouvelles orientales, et Duras est une catégorie et un genre à elle toute seule. Le ravissement de Lol V. Stein.
L’homme qui était mort, David Herbert Lawrence. Michael K, sa vie, son temps, John Maxwell Coetzee. La Modification, Michel Butor – une des preuves de l’intelligence humaine. Alcofribas Nasier tout entier, pseudonyme et anagramme aujourd’hui abandonnés de François Rabelais.
Il y a par bonheur de nombreux livres et auteurs de premier choix. AOC, Artiste ou Oeuvre de premier Choix.
Ceux que j’appelle les seconds couteaux sont estimables et parfois dotés de hautes qualités à un degré très élevé, Le dernier Crâne de Monsieur de Sade, Jacques Chessex, mais ils ne m’emportent pas, et donc c’est raté finalement. Non, c’est raté, point. Les Rendez-vous, Christian Oster. J’ai un goût de trop peu, j’ai perdu mon temps. Sa femme, Emmanuèle Bernheim. J’aurais préféré regarder mon plafond, ou le ciel, que lire un second choix. La salle de bain, Philippe Toussaint. Si à la page cinquante d’un livre, ou plus loin, je me dis que l’auteur aurait pu, ou aurait dû, mettre un autre adjectif, supprimer une incidente, si l’estime ne cède pas la place à l’abandon, le livre est raté – s’agissant de ce que je cherche dans la littérature et de ce que la littérature cherche en moi. Mais il y a ce tropisme ou l’espoir, ou le respect ou l’enfance, il y a je ne sais quoi, ça me fait lire les livres en entier. J’arrête très rarement avant la fin.
Aussi suis-je d’accord avec la formulation de la mère de Jeanette Winterson, quoique dans un autre esprit, dans le very, very first vintage choice et meilleur titre des mille dernières années jusqu’à demain matin, Pourquoi être heureux quand on peut être normal? :
« Un livre c’est dangereux, car lorsque l’on sait qu’il est mauvais, il est trop tard » : on est déjà en train de le lire, et parfois fort avancé.
Mais il y a un troisième choix. Ceux dont on découvre très tôt qu’ils sont mauvais.
Peut-être que je les termine, ce n’est pas sûr, ou ça arrive, mais un jour ou l’autre je ne lis plus l’auteur. C’est le cas pour Amélie Nothomb, dont Frédéric Beigbeder assure charitablement, dans Premier bilan après l’apocalypse, que le seul livre réussi est le premier qu’elle a publié. Mon ami M. L., qui sera bientôt un auteur édité et reconnu, affirme qu’elle a le mérite de donner l’impression à ses lecteurs qu’ils lisent de la littérature. En tous les cas, je peux vous dire, pour l’avoir observé personnellement, qu’il y a dans la région du Sud-Luxembourg belge, où la famille d’Amélie exerce depuis la création du pays des talents héréditaires et successoraux en politique chrétienne et conservatrice, je peux vous dire que dans cette région les hypermarchés présentent aux caisses des piles métriques de ses livres, en tous formats et en toute saison. C’est un gisement, une veine, un filon ! Une mine, un trésor! Je lui reconnais certes un style dégraissé exemplaire, et les vingt premières lignes de Métaphysique des tubes sont pour moi un joyau de grande valeur. Malheureusement, à rebours de mes coups de coeur, après quinze pages cet opus redevient de l’Amélie Nothomb. Éric-Emmanuel Schmitt, chez le même éditeur – à l’exception d’Oscar et la dame rose.
C’est la catégorie dont je dis du mal comme un amant déçu, car je les ai aimés. J’étais jeune et pour un temps ils m’ont fait illusion.
Le quatrième choix et fond du panier, ce sont les livres qu’on sait mauvais sans les lire. Mais on se trompe parfois ! Je croyais Romain Gary aussi fatigant que Paul Morand, New York, vu que tous deux avaient en commun une carrière de diplomate – argument certes un peu court, « mais que savez-vous de la vanité des choses de la vie? » (Camilo José Cela, La Famille de Pascal Duarte, AOC). Donc je ne lisais pas Gary, tout en lui accordant qu’il avait su échapper à son piège personnel en signant Émile Ajar, dont je raffole sauf le premier, Gros-Câlin, pas encore vraiment Ajar selon mon test personnel de résonance neuronale. L’analogie avec Morand était fausse, et heureusement que mon fils ce héros m’a fait lire Chien blanc, qui est formidable.
Il y a d’autres catégories de livres. Ainsi, ceux qu’on cite sans les avoir lus.
J’ai cité Le Dictionnaire du diable d’Ambrose Bierce pendant vingt ans, et je continue, depuis qu’une de ses définitions s’est gravée dans ma mémoire à la lecture d’un article de Libération.
Oui.
Rendre service: poser les fondations d’une relation de dépendance.
Quand Librio a publié un petit dixième des entrées du livre final, qui a eu du vivant de l’auteur plusieurs éditions, je l’ai lu. Mais Rendre service n’y figure pas.
Un certain Pierre Bayard a signé Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, qui est paraît-il fort agréable et très fin, beaucoup plus sensé qu’on ne pourrait croire à s’en tenir au titre. Il est juste que je vous en parle ici, sans en avoir eu jamais une seule ligne sous les yeux.
Et les livres universellement reconnus comme des chefs-d’oeuvre, que l’on n’a pas lus, dont on connaît les mérites, que l’on a achetés ou reçus en cadeau et qui sont sur l’étagère, à deux mètres de l’endroit où je vous écris ?
J’ai tout Proust en un volume, ce qui n’est pas des plus maniables, mais pratique pour la valise du jour où je partirai pour deux mois à l’hôpital – ma santé jusqu’ici a dit non. J’ai acquis Finnegans Wake de Joyce, ce qui est une erreur car je sais que je ne le lirai jamais: j’y vois une folie nombriliste à laquelle je ne peux souscrire, et Ulysse du même m’attend, et qu’est-ce que j’attends? J’ai cité Ulysse dans la langue originale et dans mon français de tous les jours, incessamment pendant des années. À tout propos je disais « Yes! » , qui est le mythique dernier mot d’Ulysse - que Gallimard pour cette raison va paraît-il rebaptiser Ulyess.
En attendant, j’ai lu la passionnante biographie de Joyce par Richard Ellmann. De même j’ai, toujours en attendant – oui, j’ai lu le délicieux et britannique Alain de Botton, Comment Proust peut changer votre vie, le livre parfait pour ceux qui n’osent pas lire Proust. J’attends pour ça une panne système qui m’isolera du monde comme la peste le fit des personnages du Décameron de Boccace, sans doute, mais oui, mais c’est bien sûr.
Et.
Le rouleau original, Sur la Route, Jack Kerouac. Roberto Bolaño, Les détectives sauvages. Juan Rulfo, Pedro Páramo, chaînon manquant mexicain entre la littérature du XIXème siècle et le réalisme magique sud-américain. Murakami, les deux, car il y a deux Murakami, Ryū qui aurait pu écrire Japanese Psycho, et Haruki à la gloire universelle, dont j’ai juste lu Kafka sur le rivage, à l’inoubliable « Ce n’est pas pour me vanter, mais je ne suis pas très malin. » Rien lu de Tolstoï. Rien d’Henri Michaux.
J’ai lu des Russes – Isaac Bebel, Mikhaïl Boulgakov, Anatoli Rybakov, Le quartier de l’Arbat, qui fut le premier à faire de Staline un personnage de roman, et qui sur le mur face à sa table de travail avait mis une affichette avec ces mots: « Pour écrire, il faut écrire. » Anton Tchékhov, pour ses nouvelles, oh ciel, les nouvelles de Tchékhov.
Vladimir Maiakovsky, La Punaise. L’Idiot, Fédor Dostoïevsky.
Nicolas Gogol, Les âmes mortes, surpasse un traité de science politique sur le communisme soviétique. Il y a trop de Russes pour les citer ici. C’est moi qui souligne, Nina Berberova.
Il y a les Japonais, dont j’oublie les noms. Inoué. Les Japonaises. Chiyo Uno, Confession amoureuse.
…Nous pouvons donc ouvrir des catégories d’écrivain par nationalités.
Ainsi les Américains (des États-Unis): faire différents métiers pendant les années de jeunesse, au moins barman, chauffeur de taxi et journaliste d’une feuille locale, aussi hobo, vagabond, éventuellement se droguer un peu, ou beaucoup, puis devenir écrivain. Sauf Paul Auster qui écrit aux heures de bureau.
Yes.
Il y a les livres qu’on possède, matériellement.
Un exemplaire est à la maison, nous l’avons acheté, volé, reçu, trouvé. Ou sauvé de la voirie à la fin des puces, comme Mémoires d’un Européen de Stefan Zweig ou Max Havelaar d’Eduard Douwes Dekker, dit Multatuli, le roman hollandais qui manque à l’histoire belge.
Il y a les livres qu’on ne possède pas, quoiqu’on les ait lus.
C’est le cas d’au moins la moitié des miens, et je n’en ai aucun regret. Une fois de plus mon intuition se conforte dans la lecture d’un bon auteur. « Le nomadisme répond à un rapport que la possession ne satisfait pas » , Maurice Blanchot. Eh oui. Dire que nomade est le slogan en novlangue communicante – ça rime avec urticante -, des machines perpétuellement et profitablement connectées.
Putain!
Je commençais à vivre à mon compte, dans la douleur et dans ma famille catholique coincée et courageuse, j’avais seize ans, à peine dix-sept, et je découvrais qu’un prix Nobel de littérature nommé André Gide avait écrit dans ma langue « Familles, je vous hais » . J’ai su que je n’étais pas seul, j’ai su qu’un avenir était permis.
La route serait longue, car pour moi aussi la première phrase de Paul Nizan, Aden-Arabie, « J’avais vingt ans et je ne permettrai à personne de dire que c’est le plus bel âge de la vie » sera vraie à jamais et c’était trois lentes années plus tard.
Je volais les livres que mon père avait achetés au marché noir dans l’Allemagne détruite d’après guerre, je volais leur suc et leur musique, leurs carcasses ne quittant les coffres au grenier que pour un court moment. Lui ne les lirait jamais. Il y avait des gens qui s’appelaient Sartre, Les Chemins de la liberté, Casanova, Mémoires, Brantôme, Les Vies des dames galantes, Gide déjà cité, tout Rabelais, tous à l’ « index » de la religion catholique romaine et de son pape infaillible, interdits de lecture sous peine de damnation éternelle. Puis Pascal, Corneille, Racine, Flaubert, Balzac, Maupassant, Daudet, Mérimée, je ne lisais pas Bernanos, il y avait du monde.
Les écrivains m’ont sauvé la vie, comme le rock a sauvé celle de Wim Wenders.
La vie est un roman.
Je suis un personnage.
Bon. Je devrais me relire, mais on sonne à la porte. C’est peut-être vous.
À tout de suite !
Guy
De nombreux articles de presse évoquent le projet. Par exemple, celui-ci dans La Libre du 3 avril, et l’intéressant entretien avec l’actuel pilote du projet, Bernard Bayot, dans Moustique du 4 avril.
Ah! Je découvre que le gouverneur de la Banque nationale de Belgique n’a pas attendu quatre jours pour émettre des réserves, reprises ici sur le site du Soir. « Penser qu’un nouveau marché est à prendre » déclare-t-il notamment, « ne correspond pas à la situation réelle » .
Il a bien compris que toutes ces associations et tous ces coopérateurs individuels, comme peut-être vous et sûrement moi, voulons « prendre un marché ». Capté? Comme on dit militairement « prendre une ville » ou « prendre une citadelle » – ou pensez-vous que sa formule a la douceur de « prendre un café », voire « prendre un verre de champagne »? Ce n’est pas pour rien que l’État rémunère cet expert du réel au salaire brut annuel, hors avantages complémentaires, de cinq cent mille euros. (Si, si… voyez son « barême » en 2007.) Le bien public est en de bonnes mains!
Cette réaction me paraît bon signe, car quand une initiative déplaît à ce genre de
gardien des privilègesserviteur de l’État, ou déplaît à la Bourse, ce qui est encore mieux, c’est toujours bon signe.Ce devrait être un des premiers critères à prendre en compte pour juger des projets politiques, ou citoyens, par les temps qui courent: si la Bourse ne trouve rien à y redire, c’est qu’on a raté quelque chose d’essentiel.
Bonne nuit, bonne journée !
Guy