CoronaViral, 29 – François Gemenne voit dans les politiques anti-covid se dessiner la tyrannie du risque zéro

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Bonjour!

François Gemenne a cosigné avec Olivier Servais, anthropologue à l’UCLouvain, une tribune intitulée « Crise de la Covid-19: la tyrannie du risque zéro », publiée par lesoir.be le 15 août 2020, dans une série mise en ligne gratuitement par le journal, mais que je donne néanmoins ici en PDF.
Cette tribune centrée sur le risque zéro laboure et prend pour titre un poncif d’ordinaire réservé aux gouvernants pour excuser les limites de leurs actions, placé le plus généralement sous la forme du truisme « Il n’y a pas de risque zéro », très répandu aussi dans le monde des affaires. C’est vraiment une formulation de communicants!, et il n’y a pas jusque là de quoi casser trois pattes à un canard.
Notre époque est envahie par la statistique. Les événements prévisibles ne sont plus certains: ils sont probables à 99,… %. Ainsi parle désormais la science, comme le GIEC n’a cessé de le faire en toutes rigueur et honnêteté, trop longtemps sans doute, jusqu’à ce que l’effroi dans ses rangs ait fait sortir les scientifiques de leur réserve probabiliste.
Grande nouvelle donc, « Il n’y a pas de risque zéro » : une phrase en principe plus taillée sur mesure pour Maggie De Block ou les bateleurs de la politique spectacle que pour des universitaires es qualités. Mais allez savoir.

Cette remarque sémantique étant faite, il y a plus grave: la politique des gouvernements contre la covid-19 est-elle réellement guidée par le souci du risque zéro ? Je ne vois en rien que ce soit le cas. Les décideurs comme chacun veulent sauver leur peau, et ça doit jouer, c’est sûr. Sur le plan politique, il n’y a rien dans les mesures observées qui ne soient la continuation du même, l’autoritarisme policier en France, la société de surveillance partout, la suspension du parlement par Viktor Orban, les rodomontades russes, l’impréparation des démocraties riches en Occident, la réduction pluridécennale des budgets publics et sociaux en néolibéralisme…
Mais il y a dans l’immédiat une butée absolue: c’est le risque, disons le mot, pas zéro du tout, l’éventualité pas impossible, de voir saturé le système des soins, en l’espèce les hôpitaux. Il faut être cohérent dans la durée avec le souci ou la gratitude que nous pouvons avoir ressentie par moments plus qu’à d’autres, pour le dévouement et les prouesses des soignants de tous niveaux, et principalement ceux de première ligne et de petits salaires, ainsi du reste que d’autres métiers peu valorisés dans d’autres secteurs qu’on a appelés « essentiels ». La gravité de la pandémie ne réside pas dans une comparaison chiffrée des mortalités de différentes maladies, mais dans des afflux par moment intenses d’hospitalisations, et les effets que ce cours exerce sur la résistance des personnels, sur la difficulté de soigner et d’hospitaliser tous les malades, covid ou pas, autant que sur une raréfaction des soins et préventions considérées comme nécessaires en temps ordinaire, et déjà mal encadrés.
Pour ceux qui mettraient en doute la gravité et l’affolement qui ont pris les soignants à la gorge, écoutons Lila Bouadma, docteure réanimatrice à l’hôpital Bichat et professeur de médecine, une des trois femmes du conseil scientifique qui conseille (sous couvert de secret défense: encore une surprise) le président français dans cette crise :

En janvier, vous avez accueilli le premier patient mort du Covid-19, un Chinois de Wuhan. Comment avez-vous vécu cette première vague ?
Un choc, du jamais-vu ! Autant de malades, en même temps, tous atteints de la même maladie… je n’avais jamais vécu ça ! En mars, je me suis dit : cette vague va tout emporter, y compris tout ce que j’ai fait pendant vingt ans. Quand je regarderai en arrière, il ne restera que ça, ce souvenir, cette tragédie. Comme si ma vie d’avant allait être effacée. Je me suis dit aussi que je n’avais plus vingt ans devant moi pour reconstruire une vie de médecin. A ce moment-là, je ne voyais pas comment dépasser ça. Cette pandémie est d’une tristesse infinie.
(Extrait d’un entretien par ailleurs formidable, paru dans Le Monde, avec cette enfant de parents kabyles dans une famille plus que modeste, au destin statistiquement hautement improbable…)

Et nous avons tous des images d’hôpitaux sinistrés en Italie ou dans le Grand Est français, sans parler de Wuhan, pour voir ce qui est vraiment effrayant, et qu’aucune ou aucun responsable ne pourrait ou ne pourra assumer de ne pas avoir combattu.

Disons-le tout net: s’il n’y a avait, en-dehors de toute intervention publique, aucune surcharge problématique des hôpitaux, la pandémie covid-19 serait très loin de nous secouer comme elle nous secoue.

Pour en finir avec le risque zéro, les règles de la circulation automobile ou les limitations de la publicité pour le tabac visent-elles le risque zéro? L’imposition progressive de l’alimentation bio dans les écoles vise-t-elle le risque zéro? Le mouvement antinucléaire?… L’argument du risque zéro balaie large, trop large, même s’il est évident que ça et là la réduction des risques peut prendre des aspects excessifs et enfermants. Je n’ai pas manqué de plaisanter dans le passé, c’était avant la covid, qu’un jour les piétons devraient marcher en ville, non pas masqués, mais casqués: inflation réglementaire trop bien connue.

La construction de l’article pèche aussi par un incroyable recours à la peur. Le texte commence par un long exposé de la fin d’Howard Hughes, qui fut héritier, pilote d’avoin accumulant les records, constructeur d’avions, producteur à Hollywood et milliardaire à la tête de la TWA, et finit par vivre en réclusion complète pendant plus des huit dernières années de sa vie, en raison de sa crainte sur-névrotique des microbes et de la mafia, jusqu’à sa mort décharné. Howard Hughes était un cas psychiatrique prononcé. Vous voyez le rapport avec les politiques de la covid ? Moi pas. Je lis ça comme une tentative de manipulation émotionnelle grossière et en-dessous de la ceinture, je veux dire en-dessous du cerveau. Les manipulateurs manipulent toujours l’émotion. L’émotion peut nuire aux fonctions cognitives, et nous avons ici un texte co-écrit par deux universitaires qui consacre un peu plus de vingt pour-cent de sa longueur à développer l’effrayant parcours névrotique ou psychotique d’un milliardaire qui fut en situation de se livrer à ses tourments comme peu de gens pourraient le faire. Le rapport, c’est que si vous laissez les politiques actuelles de la covid-19 se poursuivre, à en croire nos deux signataires vous finirez comme Howard Hughes, dont le nom sera rappelé dans le dernier paragraphe.

Cette chronique me paraît consternante à plus d’un égard, et très décevante pour quelqu’un qui, comme moi, jusqu’à présent appréciait beaucoup François Gemenne pour sa compétence centrale, l’étude des migrations et des migrations pour raisons climatiques, et parfois, pour ses qualités de politiste (Condroz belge, avril 2020 et septembre 2017). Olivier Servais ne ma pas déçu, puisque je ne le connaissais pas.

Le corps de l’article se livre alors à une longue énumération de considérations généralistes sur les thèmes « Vivre en société comporte des risques », « Hors du risque de mort, point d’humanité », tout en revenant sur une crique des mesures actuelles amplifiées tant en contenu qu’en en durée, comme si elles seraient un jour poussées à leur limite tout en se maintenant pendant mille ans (lecture ou hypothèse en général très répandue par le grand nombre des amis de la nuance): « stratégie hygiéniste qui voudrait faire disparaître de nos vies virus, bactéries et champignons », « on a privilégié un rapport au corps physique individuel comme corps vulnérable, au détriment de l’entretien d’un corps social activateur de liens », « Peut-on vraiment se donner pour objectif d’éteindre définitivement l’épidémie, d’éliminer le virus de la société ? », « Car à pousser à son paroxysme [y sommes-nous?] cette rhétorique du ‘risque zéro’, cette hypertrophie hygiéniste, on réduit certes le risque de mort biologique, virale, mais on court le risque mortel d’une inhumanité en devenir. En effet, hors du risque de mort, point d’humanité : c’est celui-ci qui nous confère notre liberté et conditionne l’exercice de notre libre arbitre », …
En bref: trop de mots !

Côté préconisations, il y a d’abord « produire un consensus social sur le niveau de risque acceptable », qui me paraît à la fois non conceptuel et impossible, comme si une société allait se construire sur cette notion, et comme si elle le pourrait. Nos critiques du risque zéro sont eux-même piégés dans le prisme du risque acceptable, une notion elle aussi historiquement construite et relevant plus de la gestion affairiste que de la vie séveuse en société.
Il y a ensuite dans le dernier paragraphe, qui n’est pas sans omettre de rappeler l’épouvantail Howard Hughes: « Ce qu’on attend des dirigeants en démocratie, ce n’est pas de céder à l’hystérie du risque zéro, qui s’apparente à l’univers carcéral mortifère d’Howard Hughes, mais de nous proposer à large discussion démocratique quel risque est acceptable, et sous quelles modalités ? »

Eh bien, il faudra d’abord construire ou reconstruire la démocratie! Il suffirait juste de mieux voter, sans doute. Puis, engager des actuaires et autres spécialistes du « risque ». À chacun son tour !

*    *    *

PS: j’ai déjà consacré ici une petite digression, à l’usage de l’émotion dans les débats.

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