Le coup de sonnette d’après

 

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Bonjour!

 

Attention, ceci est un courrier de la peur.

La France vient d’interdire les vols vers, ou depuis, le Brésil.
Pourquoi?
Parce que le variant brésilien P1 fait un massacre dans son pays d’origine et touche beaucoup de gens entre 20 et 40 ans, après le surgissement il y a quelques mois, à Manaus d’abord, d’un variant « efficace », c’est à dire plus contagieux, car le variant qui s’impose est tout simplement le plus contagieux, tandis que les variants, c’est la vie normale des virus. Supposons donc que le variant brésilien dit P1, qui vient par ailleurs d’être identifié en Colombie britannique dans l’est du Canada, est le même ou le cousin de celui de Manaus. En fait, « variant P1 » est un label approximatif : « ce sont plusieurs dizaines de variants, qui contaminent aujourd’hui au Brésil des malades de plus en plus jeunes » .

Le pouvoir français est un des extrêmes de ces gouvernements qui prennent des mesures trop tard, quand il n’est plus possible d’ignorer une évolution qui était éventuelle, probable, ou évidente. Je me propose  d’adopter une grille de lecture, « Le coup de sonnette d’après » , pour subodorer, ou inférer, une information non divulguée mais qui ne peut laisser sans réponse. Parce qu’évidemment, le gouvernement français dispose de temps en temps en avant-première, d’informations exactes, qu’il laisse à son gré non divulguées.
…Il y a une panique française récurrente de haut niveau, un « haut niveau » qui n’en a rien à fiche de la syndémie, mais tout du perfectionnement des inégalités. Hier très grande frayeur face aux gilets jaunes ou diverses paniques secondaires, aujourd’hui une panique sur le variant brésilien. Elle produit une mesure qui ne prévient pas un risque, mais répond à sa concrétisation déjà effective : combien de variants brésiliens ont-ils été identifiés en France aujourd’hui? – « Coup de sonnette d’après. »   –  (** Voir tout en bas le post-scriptum du 20 avril)

Je vois que le Brésil a plus de 3.000 morts par jour depuis le 30 mars (https://www.worldometers.info/coronavirus/country/brazil/ ), et plutôt 4.000 ces jours-ci, tandis que l’hôpital Bichat s’effraie que le gouvernement ne s’alerte pas de la barre récemment atteinte en France, des 300 morts par jour.
Or la France compte une population 3,3 fois moins importante que le Brésil, et il s’ensuit qu’au Brésil et par million d’habitants, le nombre quotidien de morts par covid-19 est de trois à quatre fois plus élevé qu’en France. Ce rapport de trois à quatre résulte en partie d’un effet du variant P1, et en partie d’un effet syndémique, c’est à dire prenant en compte l’ensemble des faits sociaux de chaque pays et le contexte mondial.
Le variant qui s’impose est le plus contagieux. Combien de temps faudra-t-il pour que le P1 brésilien s’installe en Europe? Le silencieux « coup de sonnette d’après » de l’Elysée donne une indication de réponse. Et Pfizer vient d’annoncer qu’il faudra une troisième dose de son vaccin, créé en réalité par l’allemand BioNTech, dans six ou douze mois.

En Belgique, où « tout le monde en a marre », le gouvernement fédéral annonce une ouverture des terrasses – et des seules terrasses – des hôtels, restaurants et cafés, appelés ici « horeca », le 8 mai.
Mais les associations professionnelles veulent rouvrir les terrasses le 1er mai, et même ouvrir à l’intérieur avec des mesures adéquates, et annoncent que leurs membres, ceux qui n’ont pas encore fait faillite, ouvriront malgré le gouvernement. Du coup des bourgmestres ont annoncé la clémence. Celui de Liège, la plus grande ville francophone unilingue du pays, a clairement expliqué qu’il ne ferait pas intervenir sa police, dont il est le chef (pour la police administrative). Il déclare ne pas disposer des effectifs pour le faire, que parmi les policiers, tous n’adhèrent pas aux mesures, et que la décision des restaurateurs et cafetiers, fermés depuis des mois, est un « mouvement social ». Ce dernier argument me plaît, car j’y reconnais la spécificité liégeoise. D’autres bourgmestres ont parlé en ce sens, parmi lesquels on compte des députés ou ex-députés (Liège), et des présidents de partis (de l’opposition). En attendant, les professionnels prennent des réservations, et certains annoncent déjà complet midi et soir pour le 1er mai.
En pratique, ce seront les mêmes policiers qui devront soit intervenir et verbaliser, à la demande des parquets qui ont annoncé vouloir faire respecter le dictat fédéral, soit en s’abstenant, dans les communes où les bourgmestres ont annoncé qu’ils laisseraient faire, le bourgmestre de Liège ajoutant que « si la police provoque des émeutes en intervenant, les parquets en seront responsables » . Le premier ministre et la ministre de l’intérieur se sont insurgés en termes convenus, mais le ministre de la santé a commencé de révéler sa raideur : si on laisser quiconque déroger à une Règle, a-t-il dit en substance, alors ce sera « le Far West » . « Si aujourd’hui on ne fait pas respecter les règles, demain c’est le Far West ! Vous voulez vraiment vous retrouver au Far West ? » Il ne parle pas de la contrainte hospitalière, mais de l’ordre! C’est le propre des esprits faibles de supposer qu’en l’absence d’une règle intangible et administrée à la chicotte, les humains ne peuvent que s’adonner à l’anarchie dans le mauvais sens du terme.

Cependant, les hôpitaux belges crient à la saturation des lits de soins intensifs. C’est déjà le cas en province de Namur, où plus aucun de ces lits n’est disponible que ce soit pour les patients covid ou non-covid, qui doivent être déplacés vers d’autres circonscriptions.

*

Tout ce désordre paraît révéler deux choses.

Premièrement, la bonne nouvelle, et locale, c’est qu’il y a ou qu’il reste quelques saines limites à l’autoritarisme dans ce pays dit « des Belges » (selon la terminologie officielle) : il est difficile d’imaginer pareils conflits entre pouvoirs élus en France, tandis qu’en Allemagne le fédéral durcit sa loi pour imposer ses vues aux Länder qui veulent danser sur une autre musique que celle du gouvernement Merkel.

Deuxièmement, et ici c’est bien triste sans être très surprenant, c’est qu’en Belgique comme ailleurs, les gouvernements s’acharnent sur une seule méthode, celle qui fut mise en place au début de la syndémie, il y a un an.
Après des mesures d’urgence et de panique prises les premiers mois dans de graves conditions d’impréparation et d’incertitude, et pour le coup relativement bien acceptées par les populations, un an plus tard, la méthode reste identique. L’incertitude a reculé, mais l’impréparation? Aucune réflexion plus large ne semble être engagée, et partout se poursuit un stop and go qui tient souvent du sauve qui peut (le coup de sonnette d’après), sans que des mesures annoncent une recherche d’un au-delà du confinement menant à placer tous ses oeufs argumentatifs et pratiques dans le panier des algorithmes et de la vaccination. Sans aussi, d’autre angle majeur d’attaque que la « responsabilité » individuelle des citoyens, dont l’invocation signifie en réalité qu’il faut obéir, et que la faute incombera aux individus. La société, je ne connais pas, disait Margaret Tchatcher.

Réarmer le système de santé public et mettre fin à sa destruction pluri-décennale encouragée par l’Union Européenne?
Revaloriser durablement les conditions de travail et de salaire des métiers hospitaliers les moins dotés?
Renouveler la réflexion sur des maladies chroniques de type civilisationnel auxquelles la doxa générale s’est résignée ou qu’elle ne questionne pas réellement: diabète, obésité, cancers…?
Engager des programmes crédibles d’études et de recherches sur les traitements?
Soutenir et développer les soins de première ligne et créer des antennes mobiles?
Affiner les fermetures non par secteur, mais lieu par lieu, selon la variabilité des risques liés aux conditions concrètes de volume, d’aération et autres (comme l’ont demandé trois médecins et scientifiques récemment)?  [À lire! «Il est temps d’adapter notre stratégie», par Nathan Clumeck (professeur en maladies infectieuses), Marius Gilbert (chercheur en épidémiologie) et Leila Belkhir (infectiologue)]
Tenter de spécifier les mesures selon les publics à risques, les classes d’âge?
Annoncer un programme de prévention qui soit autre chose qu’une loi « spécial pandémie » validant à l’avance les atteintes aux droits fondamentaux pour de futures aventures?
Et bien sûr, ouvrir largement le débat dans la société? *

…Tout cela semble rester largement hors de portée des démocraties libérales financiarisées, et de leurs servants politiques professionnels voués aux horizons temporels des législatures.

Hauts les coeurs!

Guy

*    *    *

Notes:

– Ceci n’est pas une pandémie, mais une syndémie: Barbara Stiegler ici, et Richard Horton, rédacteur en chef de la revue The Lancet,
– Le bourgmestre de Liège, premières déclarations: lesoir.be du 14 avril, ou PDF
– Les bourgmestres belges « frondeurs »: lesoir.be du 15 avril ou PDF
– Alerte sur le variant P1 du Brésil : Daniel Schneidermann, arretsurimages.net, recensant le journaliste indépendant Vincent Glad  et l’anonyme Pr. Logos.

 * Ouvrir largement le débat dans la société:
Un débat qui fut exemplaire eut lieu dans la campagne précédant le référendum français sur le projet de TCE ou Traité Constitutionnel Européen, en 2005, qui échappa complètement aux élites politiques et médiatiques presque unanimement favorables au Oui. Le Non l’emportant par 55 %, l’Etat français et l’UE sont simplement passées outre. Une première condition d’un débat productif est donc qu’il soit suivi d’effets.
Par rapport à la syndémie, deux événements plus récents peuvent nous faire réfléchir: c’est la puissance de réflexion et de proposition du mouvement des gilets jaunes d’une part, et de la Convention citoyenne pour le climat d’autre part. Le premier s’est construit contre le pouvoir, et la deuxième en est une création.
C’est Emmanuel Macron, sous les espèces d’Édouard Philippe, qui a créé la Convention citoyenne pour le climat. 150 membres ont été tirés au sort selon un panel représentatif de la population française. 7 week-ends de rencontre et de travail ont été organisés d’octobre 2019 à juin 2020. Des défraiements ont été donnés aux participants, à l’exception des frais de déplacement. Des consultations d’experts ont été organisées (il y a une controverse sur l’orientation de ces experts). Et le rapport final a été largement reconnu pour la richesse et le bien-fondé de ses recommandations, …que le pouvoir macronien a soigneusement écartées ou édulcorées, le président n’hésitant pas à se dédire, sinon à se parjurer. Mais il ne recule pas devant si peu, voir par exemple sa déclaration à l’OMS en mai 2020 sur la nécessité d’offrir les vaccins à l’ensemble des pays du monde. À l’époque, AstraZeneca annonçait un vaccin vendu sans bénéfice et à la licence libre, et même Sanofi, qui, il est vrai, n’a rien à offrir, se prononçait dans le même sens. S’il y a des choses qui ont changé en un an, et dans le mauvais sens, ce sont bien ce genre de positions officielles. « Ils osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît » .
La leçon de l’expérience, c’est la qualité de la réflexion que peut produire ce type d’exercice.
Pour un bon dossier sur la question, voir le média consacré aux luttes environnementales, reporterre.net, sans publicités ni actionnaires, gratuit et ne vivant que de dons: taper « convention citoyenne » dans la page « Recherche » du site.
Je ne sais plus qui (il ou elle n’est pas seul·e !) a proposé l’installation d’une convention citoyenne permanente sur la syndémie, aux débats publics, constituée par tirage au sort représentatif. Répétons-le, cela ne se peut qu’avec une volonté politique, des moyens, et un suivi réel des résultats. L’ordinaire des organisations pyramidales est un formidable gaspillage d’intelligence collective.

 

*    *    *

** Post-scriptum du 20 avril:
Je ne croyais pas si bien dire. Je découvre aujourd’hui, dans le blog de Marc Gozlan, médecin et journaliste:

À ce jour, outre le Brésil et le Japon, le variant P.1 a été isolé dans 34 autres pays (par ordre décroissant du nombre de séquences génétiques rapportées) :
Italie, États-Unis, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, France, Royaume-Uni, Espagne, Suisse, Portugal, Irlande, Japon, Suède, Turquie, Mexique, Australie, Nouvelle-Zélande, Jordanie, Luxembourg, Norvège, Roumanie, Singapour, Costa Rica, Aruba (Antilles néerlandaises), Iles Féroé, Corée du Sud, Slovénie, Saint-Martin (Caraïbes).
En Amérique du Sud, il a été isolé au Chili, au Pérou, en Colombie, au Paraguay, en Équateur, en Guyane française et au Suriname.
La semaine du 6 avril 2021, en Guyane, le variant brésilien représentait 76 % des prélèvements criblés et/ou séquencés (le variant anglais était, lui, présent à hauteur de 11 %).

6 réflexions au sujet de « Le coup de sonnette d’après »

  • 21 avril 2021 à 19h06
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    Très bon texte qui passe en revue l’ensemble de la problématique, qui se détache des chiffres de « cas » et autre comptabilité morbide, et qui offre des solutions.
    Merci Guy
    Cathy

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  • 21 avril 2021 à 9h19
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    Je reste à La Gomera! Ici, RAS. Mère-si G. de faire le point, de poursuivre la lutte contre le néolibéralisme narcynique, particulièrement en Belnique… Bizz gomériennes.

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  • 16 avril 2021 à 21h45
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    Willix, Willix !

    [ Note de CB: « Lidge », c’est « Liège » en wallon, et Willy Demeyer est le nom de son bourgmestre. Bien sûr, Liège ne se trouve pas encore an Armorique ]

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  • 16 avril 2021 à 20h41
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    Très bon texte.
    Dans le cadre de mes dons de plants de tomates, je viens de recevoir une infirmière d’un grand hôpital de la région (Bois de l’Abbaye, Seraing) qui confirme que chez nous cela se passe assez bien (Nandrin a été au max à 1/10 de ce qu’était la 2è vague), et que la charge des soins intensifs ici est essentiellement due aux déplacements de malades venant d’autres provinces (Namur). Provinces qui avaient été peu touchées par la 2è vague.

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    • 21 avril 2021 à 9h06
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      Je reconnais ta plume « brillante » et bien documentée, très intéressant.
      Je vote pour que tu fasses partie du Comité de Concertation 😉

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