Mes voeux pour 2013   :   Réalité !

D'après POL sur le blog de Paul Jorion
Ambigramme de POL sur le blog de Paul Jorion

Bonjour !

Je vous écris pour vous présenter mes voeux.

L’idée était de vous envoyer un morceau de mon piano. Pas un bout de bois et de métal ! Non, vous envoyer un morceau joué, c’est à dire improvisé (car je ne lis aucune partition), sur mon piano. J’en ai enregistré quatre, ce samedi 29 décembre.
Mais voilà, je ne peux pas éviter de parler de la veille, vendredi 28.

J’étais ce soir-là à la piscine du Sart-Tilman, au coeur du campus de l’université.
Un nageur en difficulté a soudain été ramené par d’autres sur le bord du bassin, ce qui m’a échappé en raison de ma myopie. Mais l’instant d’après, je percevais, en toute clarté, la course silencieuse du maître-nageur s’élançant depuis le côté opposé. Il se passait quelque chose.
La  soirée a changé de cadre. Lire la suite

Littérature. Les bons auteurs, le premier choix, le deuxième choix…

À droite, Jeanette Winterson, d’après http://www.twoshortdays.com  –  À gauche, François Rabelais

Bonjour !

Mes courriers non sollicités se multiplient et celui-ci est un peu long, mais que voulez-vous.
Si vous le lisez jusqu’au bout, vous verrez et comprendrez que c’est ma peau.
Si non, euh… Ce n’est pas pour me vanter, mais je ne sais pas toujours ce que je dis. (Voir plus bas.)
Un de mes proches rétorque, à chaque fois que je mets mon coeur ou mes tripes dans la conversation: « Quand tu en auras fini avec tes platitudes… »
Il s’agit de cela, et du reste.


Quand un auteur me ravit, ma fonction critique est abolie, et c’est ça que j’aime. Philip Roth, La Tache. Ça prend parfois cinquante pages – c’est un maximum, La Fête au bouc, Mario Vargas Llosa, pour enclencher, mais quand ça enclenche, Laurent Gaudé, tous ses romans, quand ça déclenche, c’est définitif et ça roule comme l’océan jusqu’à la dernière page. Inapprochable Le silence de la mer de Vercors. Et
s’il y a de la métaphore, Henri Bauchau, Oedipe sur la route, elle s’impose comme des ronds dans l’eau, par associations d’idées, de sentiments, de souvenirs…, sans que j’agisse intentionnellement. L’amour au temps du choléra, Gabriel Garcia Marquez. Lire la suite

Copinage: les projets de Garrett List en décembre – Liège, Ottignies, Bruxelles

[Erratum et drame de l’ignorance,  tant pour ma lettre de diffusion que pour la reproduction ci-dessous de celle de World Citizens Music: les liens ne fonctionnent pas. Vous les trouverez en ligne ici.]

 

Garrett List – Page d’accueil du site de son association World Citizens Music

Bonjour !

Gris dehors, gris dans les temps qui viennent, bleu dedans, éclairs bleus dans l’hiver.
Je transmets ici de quoi réjouir vos âmes mélomanes.

Garrett List est un merveilleux musicien américain, venu du jazz et tromboniste à l’origine, ex professeur au conservatoire de Liège, où Henri Pousseur avait eu le flair et l’intelligence de l’engager. Sa classe d’impro a vu passer en plus de trente ans la plupart des musiciens connus et non connus de la scène créative belge et d’un peu au-delà, et les concerts de fin d’année de son cours ont fait frissonner bien des épidermes, dont le mien. Lire la suite

Fin d’année ! La pauvreté ressemble parfois à un complot


À lire: cet article de J. K. Galbraith (Harper’s Magazine, 1985)

 

Bonjour!

Je fais totalement confiance à Bernadette dans ses combats. Elle est assistante sociale au CPAS de Liège.
Elle représente une espèce rare, celle des idéaux maintenus durant toute une existence contre l’acquiescement… à la banalisation de l’impuissance (vous vous souvenez?), au glacis de la normalisation (vous n’avez jamais succombé?), à l’effacement des difficultés d’autrui (il faut bien s’occuper de sa famille.) Elle se résume sobrement: « Folie ? Sans doute… Mais folie nécessaire. » Je crois qu’elle en a vu et subi assez pour épuiser trois vies, et c’est la première fois que je la vois solliciter une aide financière. Lire la suite

Notre-Dame des Landes, un Larzac pour le gouvernement socialiste français ?

Photos Libération, Article11, Rue89, Nouvel Obs

Bonjour!

Cela fait quelque temps que couve ce dossier, qui n’a rien d’un être de papier.

Il s’agit d’un projet de construction d’un nouvel aéroport régional en zone humide, sur les terres agricoles de Notre-Dame-des-Landes, pas loin de Nantes dont l’ancien maire et député socialiste, Jean-Marc Ayrault, l’actuel premier ministre de François Hollande, se fait le promoteur intransigeant. Avec à la clef des expropriations qui déracineront un certain nombre de ruraux, et des atteintes à l’environnement qui n’ont rien de joli.
Et last but not least, avec l’inénarrable Manuel Valls aux commandes de la police nationale, dont j’ai déjà ici annoncé qu’il nous ferait rire jaune. Lire la suite

Un SDF meurt d’hypothermie à Liège-Guillemins

 

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Bonjour!

Une dépêche Belga reprise par Le Soir nous apprend qu’un SDF a été trouvé mort ce matin sur un quai de la gare des Guillemins à Liège. La température était proche de quatre degrés centigrades au-dessus de zéro.

C’est bien !
L’hiver approche, et il est temps que les SDF le sachent: il fait plus froid à la gare des Guillemins que dehors! Elle n’est pas un abri !
Voilà une gare propre en perspective. Lire la suite

Mais qu’est-ce qu’un bobo?

En avion, « The best ‘Upper Class’ seats » (ausbt.com.au)

Bonjour!

…Ah, les bobos.

L’appellation est due à l’Américain David Brooks, un journaliste conservateur-glamour-fragrance-moderniste.
Si vous lisez le chroniqueur économique Éric Le Boucher dans Le Monde, vous aurez un peu de ça en français. Il y en a des centaines d’autres dans toutes les langues, que pour ma part j’ignore autant que possible. À première vue, ça fait nouveau et intéressant, mais l’effet ne dure pas: c’est l’éternel conservatisme, re-looké, tuné, habillé chez, vu à la télé.

Brooks est fier d’appartenir à cette couche sociale qu’il a baptisée et longuement décrite dans son livre fondateur, Bobos in Paradise, publié en 2000.

« Diplômé de l’université de Chicago en histoire, il commence sa carrière comme reporter au Wall Street Journal, et comme éditorialiste au journal néoconservateur The Weekly Standard. [Vous voyez où son intelligence s’arrête.] On lui doit le terme bobo, contraction de bourgeois-bohème, traduction de l’anglais bourgeoisbohemian, qu’il emploie dans le livre intitulé Bobos in Paradise; l’auteur regroupe sous ce terme l’évolution et la transformation des yuppies des années 1980. » (Wikipedia en
français.)

Sociologiquement, les Américains n’aiment rien tant que parler de « classe moyenne », un terme descriptif aussi peu signifiant que possible, on voit tout de suite pourquoi: l’expression « classe sociale » sent le soufre depuis que Marx, Engels, et d’autres, lui ont donné le lustre que l’on sait. La paix civile US après la seconde guerre mondiale s’alimentait de la conviction de chacun, de pouvoir un jour être de la middle class. Un ouvrier devenu contremaître chez General Motors était, jusqu’il y a peu, disons jusqu’en 1980, année de l’élection de Ronald Reagan, supposé accéder à ce rang vers l’âge de 45 ans: une maison pavillonnaire, une voiture par membre de la famille de plus de seize ans, les enfants à l’université.

Ce fondement du contrat social US de l’époque est en passe d’être minutieusement détruit par l’offensive Walmart, dont le management a prévu dès les nineties de faire baisser les salaires chez ses fournisseurs, les grandes firmes US, de 25 dollars à …9. Walmart exigeait et obtenait leurs livres de comptes, pour leur montrer comment il y avait moyen de faire baisser leurs prix. On ne doit pas être loin de l’objectif aujourd’hui – pour ceux qui ont conservé leur emploi en tout cas, vu la délocalisation concomitante, consécutive et massive en Chine. (Cette offensive est loin d’être une cause première, mais bon, je simplifie. Au sommet historique du modèle, le revenu du patron US était de 40 fois celui de son ouvrier le moins bien payé, alors qu’aujourd’hui ce rapport est de 450 fois le salaire …moyen! La mécanique de fond dont Walmart est l’emblème, c’est la machine à accroître les inégalités.)

Cependant, les bobos de notre auteur Brooks ont quitté la middle class, et même l’upper middle class.
Le titre complet de son livre est en effet
Bobos in Paradise: The New Upper Class and How They Got There (Wikipedia en anglais): « Nouvelle classe sociale supérieure » , pas moins, classe sociale supérieure des nouveaux arrivés.
Yuppies leur allait très bien, et Brooks voulait remplacer ce terme devenu critique.
Il a réussi, car le besoin de confusion est très grand. Son
panégyrique à la gloire d’un certain milieu social a été célébré comme une contribution à la sociologie. Il a pris une place vacante, grande ouverte, et aujourd’hui, on parle de bobo pour toutes sortes de types sociaux qui n’ont rien à voir avec l’appellation d’origine.

Ainsi, à l’émission d’humour On n’est pas rentrés, sur Radio Première (Rtbf, 16h10-18h), il y a une rubrique dédiée aux bobos qui parle en réalité des professionnels bruxellois, sinon saint-gillois, souvent quadras et quinquas, arrivés à un niveau où on aime se croire échapper au sort du salarié commun. Cette rubrique sort en bouquin, les collègues de l’émission font sa pub, ils sont au micro, bien. Le sous-titre peu vendeur qui manque est: Soubresauts mentaux des urbains bac-plus X de plus de trente ans, en terre de néo-libéralisme avancé.

Ailleurs, dans une certaine jeunesse en mal de conformité, on appelle bobos toute personne un peu intello et adepte du bio.

Et de même, en tous milieux, sera qualifiée de bobo la personne dont l’interlocuteur se sent snobé par des positions moralistes, écolo ou new-age, convaincu cependant que, pour autant, elle est aussi compromise qu’elle-même, ou plus, dans la course à l’abime plus ou moins aveugle du « système » .

C’est cool! Désormais chacun a son bobo.

Et si on vous en traite, puisque le terme est devenu négatif, que le corollaire vous console: chacun est le bobo de quelqu’un.

La bouboucle est bouclée. Doublé d’une métaphore du bégaiement, Bobo a atteint la totale perte de sens. Le terme satisfait par là une loi de notre monde crépusculaire, énoncée par Castoriadis dans La montée de l’insignifiance.
Tant que loi de l’insignifiance est satisfaite, le monde finissant n’est pas fini.

C’est pas beau-beau ?

Allons! Bobonne journée, bobonne soirée.

Guy

Il faut suivre Panagiotis Grigoriou

Photo d’accueil du blog ‘Greek Crisis’ de Panagiotis Grigoriou

 

L’anthropologue et historien grec Panagiotis Grigoriou s’est fait l’observateur des événements qui marquent son pays depuis l’irruption de la crise financière en 2008, qui l’a privé de ses budgets de recherche.

Il participe au film documentaire d’Ana Dumitrescu, « KHAOS ou les visages humains de la crise grecque » (90 minutes), qui sortira en salles en France en octobre 2012.
Et Fayard publiera en automne son premier essai sur la question, « Le Cheval des Troïkans ».

Vous pouvez dès à présent consulter son blog, tenu en français et à mon sens indispensable,  Greek Crisis, déjà cité à plusieurs reprises dans mes courriers, et référencé
depuis des mois sur mon site Condroz belge. Vous ferez connaissance avec le charme de ses réflexions qui croisent dans l’amour des gens et la reconnaissance de leurs douleurs, une analyse politique de type ethnographique, souvent savante, et un sens séveux, journalistique, du quotidien et de la culture populaire.
Le tout, ni sans humour, ni sans photos.

Aujourd’hui, dans son propre blog, Paul Jorion, qui a été surnommé « l’anthropologue de la crise », nous annonce le film et le livre ci-dessus et  présente Grigoriou comme un « blogueur de querre ». La bande-annonce du film est consultable sur ce billet.

On voit entre les deux hommes une communauté de conception de la temporalité historique, laquelle offrirait de temps à autre une fenêtre de « temps opportun » ou « d’histoire immédiate », riche d’opportunités d’action et d’inflexion historique potentielle, ouverte sur la créativité, autant que lourde d’implications pour le futur, en-dehors desquelles les veilles inerties restent aux commandes.
La Grèce a connu cet instant en juin 2012, la finance mondiale a eu sa fenêtre d’opportunité – non exploitée – autour de janvier 2010.
Selon Grigoriou et Ana Dumitrescu, le fruit des vieilles inerties, actuellement en place en Grèce, s’appelle chaos.

La grande histoire aussi est à suivre.
Comme dans un feuilleton, il y a la respiration suspendue, le moment blanc où se tourne la page.

La vidéo de Jorion de cette semaine ( + 1 bonus: La finance, c’est le déni )

(hometips.com)

Bonjour !

En vitesse.

Paul Jorion est de plus en plus souriant.
Je crois que sa cohérence ne rencontre plus beaucoup de vraies surprises depuis quelque temps.
Un de ses entretiens récents est d’ailleurs titré: « Il y a toujours une alternative. » (Allô, les distraits, ça vous rappelle quelque chose? Le célèbre TINA, « There is no alternative » ? De…, de… Voilà, vous y êtes !)

Il faut vraiment regarder sa vidéo d’aujourd’hui:
http://www.pauljorion.com/blog/?p=38569

Bonne journée !

Guy
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Bonus:

La finance, c’est le déni

Voici une liste dressée par un certain Alex Banbury :

« Spain is not Greece » – Elena Salgado, Spanish Finance minister, February 2010.
« Portugal is not Greece » – The Economist, April 2010.
« Greece is not Ireland » – George Papaconstantinou, Greek Finance minister, November 2010.
« Spain is neither Ireland nor Portugal » – Elena Salgado, Spanish Finance minister, November 2010.
« Ireland is not in ‘Greek Territory’ » – Irish Finance Minister Brian Lenihan. November 2010.
« Neither Spain nor Portugal is Ireland » – Angel Gurria, Secretary-general OECD, November 2010.
« Italy is not Spain » – Ed Parker, Fitch MD, June 12, 2012.
« Spain is not Uganda » – Spanish PM Mariano Rajoy, June 2012.
« Uganda does not want to be Spain » – Ugandan foreign minister, June 13, 2012.

http://www.telegraph.co.uk/finance/debt-crisis-live/9336591/Greek-election-debt-crisis-and-G20-Summit-Live.html

Une Allemagne s’il-vous-plaît, et sans modèle

 

 

François Mauriac, dont la rumeur disait qu’il n’aimait pas l’Allemagne, s’en défendait perfidement en affirmant, peu après la seconde guerre mondiale : « Mais si, j’aime l’Allemagne ! La preuve, c’est que je suis très heureux qu’il y en ait deux ! »

 

ENVOI

Disons une chose brutalement : le « modèle allemand » est celui d’un pays où la droite chrétienne est au pouvoir, et où malheureusement les pires réformes du marché du travail d’Europe, les lois Hartz, ont été le fait des sociaux-démocrates, qui sont ainsi un des partis de droite les plus cohérents d’Europe, avec le parti travailliste de Tony Blair. Le monde est devenu fou, je l’ai entendu hier dans la bouche d’un policier.

En soi, la notion de modèle est un argument à la logique douteuse, pour tout dire c’est une  notion logiquement intransposable, le modèle disparaissant quand il devient la norme.
Il n’y a ici, pas de souci désincarné ou désintéressé du progrès de l’espèce ou de la civilisation. En général, dans le tintamarre médiatique, la notion de modèle est une machine à faire suer la bête humaine.

Il y a donc d’emblée un problème sémantique. Modèle est inapproprié ! C’est le mot « régime » qui peuple la presse.
Puisqu’il y a « régime chinois », « régime russe » et « régime tchadien », pourquoi se priver de « régime allemand » ou de « régime français » ? Il y a même un régime belge.

Quelles seraient les vertus du régime allemand ?

L’Allemagne est riche et prospère.
L’Allemagne est nombreuse, avec des  riches très riches et des pauvres muets.
Ses voitures font rêver les acheteurs de voitures autant que les voleurs. Les mafieux du monde entier et les ministres de tous les pays qui ne produisent pas d’automobiles, roulent dans de coûteuses voitures allemandes.
Ses machines sont sur tous les chantiers et dans toutes les usines de la terre.

L’Allemagne est un pays propre et organisé, la paix sociale y règne. On n’y voit pas les jeunes manifester, on est loin du spectacle de la rue française ou canadienne. L’Allemagne est un pays où la jeunesse n’a pas d’histoire et ne fait pas d’histoires.

Il y a peu de grèves allemandes, en tout cas dans les médias. Les syndicats allemands ont un taux d’affiliation formidable, ils sont riches, possèdent des journaux, des bureaux juridiques et d’études, des radios, des agences de voyage et des banques.

Il n’est pas jusqu’au climat et aux tremblements de terre qui ne soient discrets en Allemagne.

L’Allemagne est la patrie de Karl Marx, né à Trèves, ville autour de laquelle la campagne est d’une propreté telle, aujourd’hui encore, qu’elle enseigne au voyageur de passage l’humanité profonde du désir de, excusez-moi, je cite un routard : l’envie de foutre la merde.

L’Allemagne a un grand passé. Elle a eu des grands savants, des grands philosophes et des grands musiciens, et quelques grands écrivains, dont pas un seul comique.

La gastronomie allemande est inexistante. Cependant, il y a une vraie culture de la vigne et  du vin en Allemagne, et des grands crus. Dans les bistrots spécialisés où on le boit debout, le café allemand répand un parfum à nul autre pareil.
La bière pils, inventée en Bohême, nom de la Tchéquie quand elle était allemande, ainsi que le cochon, qui représente l’absolu alimentaire de la chrétienté, n’ont pas de secrets pour les Allemands. La saucisse de Francfort peut s’appeler viennoise à Frankfurt am Main, et la meilleure francfort à mon goût est servie avec un petit pain et une moutarde, pas terrible, comme toujours, sur une assiette en carton, mais non verni, de sorte que son goût, oui, le goût du carton, contribue au résultat final.

L’Allemagne est peuplée de frères et sœurs humains, dont quelques allochtones et des Turcs, ces derniers faisant exploser de mille étoiles le cinéma et la littérature allemands. Les Rhénans ont un patois accumulant les racines latines dont on se moque à Hambourg ou Munich. Les Allemands sont honnêtes et joviaux, en tout cas les catholiques – les Allemands protestants sont nombreux aussi.

Dans toute l’Allemagne, les gens instruits adorent placer « à propos » en français dans leur conversation, mais seuls les habitants d’Aix-la-Chapelle, et ils en sont fiers, disent « merci » en français dans leur langue.

Les Allemandes, souvent grandes, sont souvent blondes.

Il y a plein d’autres choses à dire sur l’Allemagne.
En un mot comme en cent, l’Allemagne est formidable.
J’aime l’Allemagne, et d’ailleurs – ou parce que – j’y suis né, non, pas né, quasi né – ce qui est une autre histoire.

 *

 Retour au réel, nous sommes le 30 mai 2012.

Angela Merkel n’est pas l’Allemagne.

Angela Merkel est, provisoirement, la chancelière de droite de la République Fédérale Allemande.

 *

Haro sur le modèle allemand !

Premièrement, un « modèle » national est par essence inexportable, même pour une nation championne du commerce international comme l’Allemagne, car un régime socio-économique, de quelque pays qu’il soit, est largement tributaire de déterminations historiques et géostratégiques elles-mêmes intransposables.
La discipline des travailleurs pauvres et précaires en Allemagne, qui représentent un emploi sur trois, la discipline des salariés allemands en général, la discipline des chômeurs allemands relevant de l’assurance-chômage, et la discipline des chômeurs allemands virés de l’assurance-chômage, cette inexorable discipline allemande est inexportable en France et dans quelques autres pays, et c’est très bien ainsi.

Ensuite, il ne nous a pas échappé que dans l’Europe des marchands, comme dans le monde libéral en général, on ne tire argument du « modèle » des pays concurrents ou partenaires que dans le sens du moins-disant social, jamais dans l’autre sens.
C’est un processus qui, en soi, n’a pas de fin, mettant en péril toute notion de contrat social ou de démocratie, on le voit un peu partout, et jusqu’à l’absurde et à la cruauté dans l’exemple grec. C’est un processus qui n’aura de fin qu’imposée de l’extérieur, par un gouvernement réformateur lui-même en général poussé dans le dos par un mouvement social.
S’agissant du marché du travail, son « autorégulation », maître mot de la propagande et obsession des maîtres de la propagande, est une telle impossibilité ontologique, qu’aucun idéologue n’a encore osé s’en prévaloir (un peu de patience, ils oseront tout jusqu’au suicide.) Il n’empêche que sur ce marché comme sur les autres, l’idéal libéral reste bien sûr la dérégulation débridée ou « décomplexée ». En Allemagne, la réforme du marché du travail opérée par les sociaux‑démocrates avec l’appui de la droite chrétienne, principalement les lois Hartz, a pour argument officiel de « renforcer la lutte contre le chômage volontaire et améliorer le retour en activité des bénéficiaires d’allocations ». Car plus il y a crise, plus est grand le nombre de gens souhaitant chômer volontairement, n’est-ce pas? Moins il y a d’argent et de travail, plus les pauvres veulent chômer. C’est connu, et cela va de soi. Les salariés allemands ont donc accepté quatre heures de travail hebdomadaire supplémentaire sans augmentation de salaire, et des réductions drastiques des allocations de chômage, tant dans la durée que dans leurs montants. Ce rêve libéral, devenu réalité dans la nation où est né le romantisme, ferait exploser la scène sociale de la plupart des pays indisciplinés civilisés. Encore ici, de l’inexportable, rien que de l’inexportable.

Troisièmement, comme le concevait Keynes, l’excédent extérieur structurel est un dysfonctionnement, tout autant que le déficit chronique, et le grand économiste britannique proposait de le sanctionner. Dans une Union européenne qui réalise 60 pour cent de  l’excédent commercial allemand, la position exportatrice de l’un postule les importations des autres. Encore une fois, le recours à l’impératif vertueux allemand a pour principal objectif d’imposer aux classes travailleuses des restrictions acceptées là-bas, pas de produire un renversement inatteignable du rapport commercial. Les grands patrons allemands qui s’expriment dans la presse à propos des pays du sud de l’Europe, utilisent d’ailleurs le mot « discipline » et ne parlent pas de « vertu ». On se doute que ce n’est pas à leurs pairs étrangers, mais aux peuples, qu’ils demandent ce supplément de retenue…
L’aspect dysfonctionnel de l’excédent commercial allemand s’observe aussi par ses effets financiers: « en contrepartie des excédents commerciaux et de la faible croissance allemande, des flux de capitaux importants sont allés nourrir l’endettement excessif en Grèce, en Espagne ou en Irlande. » (Arnaud Lechevalier)

 

Bon. J’abrège et je résume, je condense en huit lignes des liens à quatre-vingts pages, j’en oublie quarante, je multiplie par zéro virgule trente-huit, j’oublie de citer mes sources et je reporte trois :
À la modération salariale (voilà une expression modérée! un euphémisme, quoi), qui facilite l’excédent commercial extérieur (d’accord? on vend plus à l’étranger si les salaires nationaux sont bas), s’ajoutent comme autres caractéristiques du régime allemand l’atonie du marché intérieur, qui en résulte (vous suivez? salaires bas égale peu de consommation), et, ce qui y contribue (à l’excédent), un
large délocalisation dans les pays d’Europe centrale (où les salaires sont un tiers des salaires belges: les entreprises allemandes concurrencent celles de l’UE, sur les marchés internationaux, avec des salaires slovaques, polonais et autres.) Merveilleux ! (Pour qui, l’excédent? Pour les poches de qui, et pour faire la morale à qui?)

Tels sont les traits au nom desquels le gouvernement et le patronat allemands, ainsi que des élites diverses dans divers pays, donnent des leçons de conduite en Union Européenne. Il est  difficile de voir dans ces caractéristiques autre chose qu’un concours de circonstances historiques, où la notion de projet conscient et construit a peu de place.
Mais comme d’habitude en capitalisme, les haut-parleurs de la parole conforme nous assènent que le plus prospère est aussi le plus intelligent, le plus sage, le plus méritant.
Un « modèle ».